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| Classement de Shanghai : le fossoyeur de l’université « à la française » ? |
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| Écrit par Fabien Eloire - Photos : Fabien Eloire | |
| 07-04-2009 | |
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Face aux universités anglo-saxonnes, les universités françaises occupent une place « médiocre » dans le classement de Shanghai. Mais, au lieu de pointer les limites de ce très contestable palmarès venu de Chine et de défendre la spécificité du service public français, nos dirigeants politiques et académiques préfèrent transformer le système en y introduisant l’élitisme et la concurrence. Attention danger.
Le classement de Shanghai vise à établir une hiérarchie mondiale des cinq cents « meilleures » universités. Il permet de comparer, à la fois, les universités entre elles, et les systèmes d’enseignement supérieur nationaux entre eux. A ce petit jeu, les universités françaises s’en sortent plutôt mal : les meilleures, Paris-VI et Paris-XI, ont un rang plus que modeste (respectivement 42e et 49e place mondiale) face aux prestigieux Harvard, Stanford et Berkeley. Seize établissements américains figurent parmi les dix-huit premiers. Les britanniques Oxford et Cambridge occupent les deux autres places (respectivement la 4e et la 10e). « Seules 23 universités françaises (sur 85) figurent dans le classement » déplorent, par exemple, Les Echos (07/08/08). Quant à la France dans son ensemble, elle ne se positionne qu’au septième rang des trente-sept pays présents dans le classement.
L’urgence de réformer
Largement relayés et commentés dans les médias, ces résultats sont aussi pris très au sérieux par nos dirigeants politiques et académiques. Ils considèrent la montée dans le classement de Shanghai comme un objectif à part entière. Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, voit dans le « mauvais score » de la France la confirmation qu’il est « urgent de réformer les universités ». La Loi Responsabilité des Universités (LRU), adoptée en juillet 2007, et qui modifie significativement la gouvernance des universités dans le sens de l’« autonomie », répond selon elle aux nouvelles exigences internationales. De 2007 à 2008, la France a perdu une place dans le classement : « Nous ne pouvons pas récolter les fruits des réformes immédiatement, explique la ministre au Figaro (06/08/08). Il y a un effet retard. La Suède, pays qui vient de nous doubler dans le classement, a entamé sa réforme universitaire il y a quelques années ».
Jean-Pierre Finance, ex-président de la conférence des présidents d'universités (CPU) est sur la même ligne : « Ces réformes vont aider, mais il faudra encore attendre quelques années pour voir les effets sur le classement ». Le classement de Shanghai constitue donc bien la matrice d’« une bataille mondiale dans laquelle d'autres pays ont pris de l'avance sur nous » comme dit Valérie Pécresse. Et cette matrice justifie la tonalité délibérément élitiste des réformes mises en œuvre pour transformer le monde académique français. Pour la ministre, l’enjeu est clair : il s’agit « d'avoir dix universités françaises dans les cent premières de ce classement d'ici à 2012 ». Aujourd’hui, on en est loin, et il y a très certainement un lien entre les « mauvais » résultats de la France au sein de ce classement de Shanghai et le récent discours de Nicolas Sarkozy, le 22 janvier dernier, sur la « médiocrité de la recherche française ». Ce discours a profondément heurté le monde académique.
La genèse du classement
Le classement de Shanghai permet donc aux dirigeants politiques et académiques français, qui portent les réformes actuelles, de les légitimer alors même qu’elles transforment profondément le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche dans le sens d’un effacement de ses spécificités nationales et d’une normalisation sur le modèle anglo-saxon. Le concepteur de ce classement avait-il imaginé cela en le publiant pour la première fois, en 2003 ? C’est peu probable. À l’origine, l’objectif du professeur Nian Cai Liu, de l’université Jia Tong de Shanghai, est d’objectiver la position des universités chinoises dans le monde, et de contribuer ainsi à la réflexion sur le développement de la politique universitaire de son pays. Mais plusieurs raisons peuvent a posteriori expliquer la popularité planétaire du classement de Liu : c’est le premier classement mondial des universités, il se fonde sur des données simples et accessibles à tous grâce à internet, il mobilise des critères quantitatifs… et, tout simplement, il vient de Chine !
En France, une étude de l’Observatoire Boivigny de l’enseignement supérieur relève que « les Français sont les premiers à entrer en résistance contre ce classement, mais également les premiers à le mettre en avant ! ». Ce paradoxe est intéressant. Il révèle la singularité du système d’enseignement supérieur et de recherche français. Certes, les universités françaises sont mal classées, mais ce n’est pas qu’elles soient plus « médiocres » que les autres, c’est simplement que le monde académique français est organisé différemment du monde académique anglo-saxon. Des différences que le classement de Shanghai ne peut saisir. Son concepteur le reconnaît lui-même lors d’une conférence à l’IFRI à Paris : « du fait de la grande variété des types d’universités dans les différents pays du monde, il est difficile de les comparer avec justesse » (23/02/03). Suit une série d’arguments qui expliquent pourquoi les universités françaises sont disqualifiées, de fait, par la nature même des critères mobilisés pour établir le classement.
Les universités anglo-saxonnes favorisées
Premièrement, le classement s'intéresse aux publications en anglais dans des revues américaines, ce qui avantage grandement les pays anglophones au premier rang desquels les Etats-Unis. Deuxièmement, dans certains pays, comme en Angleterre, il y a une sélection des étudiants pour l’accès aux universités, ce qui n’est pas le cas en France, où celles-ci demeurent un service public d’accès universel. Troisièmement, selon les pays, les universités sont publiques ou privées, et n'ont donc ni le même budget (Harvard est ainsi cent fois plus riche que Paris VI), ni la même taille (il y a dix-sept universités à Paris, alors qu'il n'y en a que trois ou quatre dans d'autres grandes villes du monde). Quatrièmement, par les distinctions qu’il prend en compte (prix Nobel, médaille Fields), ce classement favorise les sciences dures et tend à faire des sciences humaines et sociales (SHS) des filières « non rentables »… du point de vue du classement évidemment.
Au rang des personnalités françaises ayant émis des critiques envers le classement de Shanghai, on ne manquera pas de citer Albert Fert, prix Nobel de physique en 2007, qui écrit dans Le Monde du 26 août 2008 un article intitulé « Comment le classement de Shanghai désavantage nos universités ». Son prix Nobel l’a amené à discuter avec des responsables du classement de Shanghai sur le bénéfice qu’allait en retirer son université Paris-XI. Il constate, par exemple, « qu’un prix, Nobel ou autre, obtenu par un professeur d’université française, rapporte deux fois moins de "points" à son université que le même prix en rapporte à l’université d’un collègue étranger, américain ou britannique. L’origine de cette réduction est la suivante. La recherche universitaire française s’effectue en général dans des laboratoires mixtes associant l’université à un organisme comme le CNRS. Shanghai attribue alors 50 % du bénéfice à l’université et 50 % à l’organisme ». Cette simple remarque d’Albert Fert nous donne ainsi une justification rationnelle (du point de vue du classement de Shanghai) du démantèlement actuel du CNRS : en le transformant en agence de moyens et en conférant aux universités autonomes le pilotage des laboratoires, celles-ci récupéreront l’ensemble des « points » qui leur sont dus. CQFD.
La surenchère des classements
À l’aune du classement de Shanghai, la complexité du système institutionnel français n’apparaît plus comme une singularité, mais comme un handicap. Universités, grandes écoles, organismes de recherche (type CNRS) conduisent à une segmentation qui embrouille les statisticiens chinois, et qui ne leur permet pas de saisir la réalité française. Une difficulté qui pourrait finir par être surmontée par l’Observatoire des sciences et techniques (OST) qui a signé un accord de coopération de cinq ans avec l’université Jiao Tong visant à « obtenir une meilleure prise en compte des publications françaises dont le référencement complexe semble occasionner une perte de visibilité dans les classements internationaux ». À ce genre d’initiative qui vise à faire évoluer l’outil de l’intérieur, s’ajoute ce qu’il faut bien appeler une surenchère des classements.
Chacun se met à imaginer de nouveaux critères censés être plus objectifs et refléter mieux la réalité des systèmes d’enseignement supérieur et de recherche mondiaux. Un rapport du sénateur UMP de l’Eure, Joël Bourdin, datant du 2 juillet 2008 montre que toute tentative de classement possède d’importantes limites et manifeste la fâcheuse tendance à valoriser systématiquement les universités de certains pays : de même que le classement de Shanghai est très favorable aux universités américaines, le classement anglais favorise les performances des établissements du Royaume-Uni, le classement de Leiden donne de belles places aux universités néerlandaises, et celui de l’Ecole des Mines favorise les grandes écoles françaises.
Le rejet des réformes actuelles
Ces initiatives, critiques du classement de Shanghai, ont un point commun : elles ne mettent pas en question l’utilisation du classement. Pour Mohammed Harfi et Claude Matthieu, respectivement professeurs à Paris-XI et Paris-XII, le développement des classements internationaux est lié à la construction « d’une économie fondée sur la connaissance et sur l’ouverture à la concurrence internationale » qui soumet les systèmes nationaux à comparaisons et évaluations. La même idée se retrouve chez un autre professeur, d’économie à Paris-XI. Dans un article de la revue Futuribles, Bertrand Bellon se demande à propos de Shanghai, si ce classement est vraiment légitime, et conclut : « là n’est pas la question ». Il constate qu’« en quelques années, les classements se sont imposés dans le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur » et qu’« il faut donc faire avec ». En acceptant l’idée que l’enseignement supérieur et la recherche sont avant tout un rouage d’une économie de la connaissance, ces auteurs ne remettent pas en cause le fait même que des classements puissent « s’imposer ».
Contre cette vision instrumentale d’une éducation mise au service du marché du travail, et d’un savoir mis au service de l’innovation économique, un mouvement social, historique en France, s’élève actuellement chez les personnels de l’enseignement supérieur et la recherche. Par leur opposition au démantèlement du CNRS, par leur refus de « l’autonomie » des universités qui institutionnalise la mise en concurrence, par leur rejet des outils d’évaluation fondés uniquement sur des aspects quantitatifs, ces personnels rejettent des réformes qui, certes, faciliteront la montée de certaines universités françaises d’élite dans le classement de Shanghai, mais engendreront aussi (et en réalité surtout) un changement radical de logique.
Dans la nouvelle configuration, c’est la logique même de service public qui se voit remise en cause, au profit de la logique libérale et élitiste. Ce sont ainsi deux visions idéologiques du monde académique qui s’affrontent autour de conceptions différentes de ce que doit être l’« efficacité » d’un système d’enseignement supérieur et de recherche : d’un côté, être le moteur du progrès social et de l’autonomie individuelle et collective ; de l’autre, être le moteur du développement du capital humain et de l’innovation au sein d’un marché mondial de la connaissance. Le classement en tant qu’outil participe activement au développement de cette seconde conception.
L’instrumentalisation du classement de Shanghai
Pour le comprendre on peut, par exemple, se référer au travail du sociologue Lucien Karpik sur ce qu’il nomme L’économie des singularités (NRF, Gallimard, 2007). Il y souligne l’importance prise par les « dispositifs de jugement » dans le cadre des marchés de biens culturel ou dans l’univers des services marchands. Une caractéristique fondamentale des biens culturels (livres, disques, films, etc.) et des services marchands (restaurants, artisans, etc.) est que leur qualité est par nature incertaine, en ce sens que cette qualité ne peut être connue du consommateur qu’après achat ou utilisation. Il y a donc, pour lui, un risque de déception. Pour le minimiser, et faire en sorte que le marché fonctionne quand même (c'est-à-dire que les consommateurs consomment), des « dispositifs de jugement » sont mis en place, qui peuvent prendre des formes variées, telles celles de chroniques dans les journaux, de guides, labels, réseaux ou marques, et bien sûr, de classements.
De cette analyse, on peut déduire que l’existence d’un classement des universités participe à la construction d’un « marché universitaire » dans lequel une offre, constituée d’universités mises en concurrence et hiérarchisées, cherche à attirer une demande, constituée d’étudiants appelés à choisir leur université, leur filière, leur diplôme, en fonction d’une rentabilité matérielle et symbolique future sur le marché du travail. Cette relation instrumentale entre universités et étudiants n’a rien de naturel. Et, ceux qui pensent qu’un classement ne fait que retranscrire une réalité préexistante succombent en fait à une vision idéologique du monde social (trop largement répandue chez nos élites), celle du néolibéralisme qui tend à considérer que toute relation sociale prend, naturellement, la forme d’un marché et se compose d’individus rationnels. Le système d’enseignement supérieur et de recherche français, organisé comme un service public vient démentir cette vision anthropologiquement fallacieuse.
La nécessité du service public
Bien que de nombreux mécanismes concurrentiels soient déjà à l’œuvre, certains piliers tels le statut de fonctionnaire des personnels, le montant conventionné des droits d’inscription, ou la non-sélection des étudiants à l’entrée des universités, renvoient toujours à l’idée de service public. Ces piliers sont évidemment menacés par la logique libérale, car ils entravent le déploiement des mécanismes concurrentiels. Ces mécanismes permettront, sans doute, à une élite d’une dizaine d’universités, au plus, de concentrer les succès et d’accéder à de meilleures positions dans le classement de Shanghai. Mais ils auront pour contrepartie de faire entrer les personnels dans un cercle vicieux de servitude volontaire. Le recours sans discernement à la bibliométrie (comptage du nombre d’article publiés, de fois où un article est cité, etc.) en est un bon exemple : elle va inciter les chercheurs à s’engager dans des recherches rentables à court terme et à privilégier les objectifs quantitatifs. Elle va peu à peu assécher la recherche fondamentale, décourager l’imagination et la prise de risque, détruire les subjectivités individuelles et les formes de coopération. Autrement dit, elle provoquera un effet inverse de celui escompté.
La récente débâcle du monde de la finance offre une démonstration parlante de l’échec de cette logique libérale. Livrée à elle-même, ne véhiculant aucun projet, et n’ayant aucune autre boussole que celle de la maximisation du profit individuel, la finance a fini par s’emballer, produisant pour elle-même ses propres « dispositifs de jugement ». Et ce sont les agences de notation privées, principales productrices de critères financiers, qui ont fini par créer la « bombe à retardement » des subprimes. Les mécanismes concurrentiels et de servitude volontaire à l’œuvre avaient engendré, chez les acteurs financiers, la perte du sens de leur activité, et provoqué chez eux l’inconscience des enjeux simplement éthiques. Dans le monde universitaire et scientifique aussi, à l’heure des techno-sciences et des nanotechnologies, des questions essentielles se posent. Mais, le classement de Shanghai n’y répond en rien et il ne véhicule, là encore, aucun projet. Il est donc urgent que la marche libérale soit brisée, et qu’un véritable débat puisse s’enclencher, non plus, comme à Bologne et Lisbonne, sur une « économie de la connaissance », mais sur la place de la connaissance (enseignement et recherche scientifique) dans nos sociétés, et sur les rapports qu’elle doit entretenir avec l’économie (capitaliste).
Bibliographie et sourcesIsabelle Bruno, A vos marques, prêts, cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Savoir/Agir, Editions du Croquant, 2008.Michel Freitag, Le naufrage de l’université, La Découverte, MAUSS, 1996.Lucien Karpik, L’économie des singularités, NRF, Gallimard, 2007.Nian Cai Liu, « Jiao Tong ranking of world-class universities and the Chinese university policy », Conférence à l’IFRI à Paris, le 23 février 2006.Ying Cheng et Nian Cai Liu « le classement des universités du monde selon le domaine élargi d’étude en 2006 », in. L’enseignement supérieur en Europe, UNESCO-CEPES, vol. XXXII, n°1, 2007.Michel Zitt et Ghislain Filliatreau « Big is (made) beautiful, some comments about the Shanghai ranking of world-class universities », 1st conference of world class universities, Shanghai, 2005Mohamed Harfi et Claude Mathieu « Classement de Shanghai et image internationale des universités : quelles enjeux pour la France ? », Horizons Stratégiques, n°2, 2006.Bertrand Bellon, « Le classement de Shanghai », Institute of higher education, Jiao Tong university, Shanghai, 2004.Xavier Chapuisat et Claudine Laurent, « Classements internationaux des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Quelques perspectives pour améliorer l’image des universités françaises », Horizons stratégiques, n°2, 2008.Solange Pisarz, « classements internationaux : une mise en perspective européenne », Les Notes de Campus France, n°13, mais 2008.Rapport Joël Bourdin (UMP), « Le défi des classements dans l’enseignement supérieur », annexe au procès verbal de la séance du 2 juillet 2008.Yves Gingras, « La fièvre de l’évaluation de la recherche. Du mauvais usage de faux indicateurs », Note de recherche, UQAM, mai 2008. |


