L'Interdit

Vous ne le lirez pas ailleurs

Change font size Increase size Decrease size Revert styles to default

Interdits.net / Version 3.0

 
Le contenu de ce site est publié
sous licence Creative Commons.
La coopérative multimédia Insite
nous fait l'amitié de nous héberger.
Ce webzine, fabriqué à Lille, est édité
par l'association L'Interdit depuis 1998.
Conçu par Sylvain Marcelli,
il tourne grâce à Joomla
Site optimisé pour Firefox
Lille : les sans-papiers face aux étudiants de Sciences Po Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Christophe - Collectif "circulez y'a tout à voir"   
15-12-2000
Le 15 mars 2000, vers 19h, les sans papiers de Lille investissent l'IEP (Institut d'Etudes Politiques), situé à Moulins. Avec le soutien de la majorité des étudiants, l'occupation durera dix jours. C’est alors que naît le Kollectif étudiant(e) de soutien aux Sans papiers. Comment s’est faite cette rencontre ? Qu'en est-il aujourd'hui à l'IEP ? L’Interdit a écouté Pierre et Nicolas, étudiants à l'IEP de Lille.


Nicolas : Je suis sur Lille depuis 2 ans. Assez rapidement, j'ai eu connaissance des rendez-vous hebdomadaires, place de la République, des Sans papiers. La première année, 1998, je n'y ai pas trop mis les pieds. La vraie rencontre a eu lieu en novembre quand s'est posée la question du local. Je n'étais allé qu'une seule fois au pavillon Denis Cordonnier. Le 19 novembre 1999 (jour de l’expulsion, sur ordre de Pierre Mauroy, maire de Lille, des sans papiers et du CSP 59 du pavillon Denis Cordonnier du CHRU de Lille, ndlr), on comprend d'où ça vient, ce qui se passe.

Pierre : A cette époque les étudiants sont venus à titre individuel. Un petit groupe à l'IEP a commencé à discuter, à réfléchir. Nous avons édité un journal au sein de l'IEP qui faisait écho des événements.

 

Quel discours aviez-vous alors ?

P : C'était clairement un appel au soutien. Ce journal a suscité d'autres journaux pas forcément favorables. Un débat s'ouvrait.

L'hiver fut plus calme. Et à la surprise générale ce fut l'arrivée des sans papiers le 15 mars.

N. : En décembre, nous allions tous les jours aux manifs, puis il y a un énorme trou avec la grève de la faim où l'on ne comprend absolument rien. L'impression que c'est un truc interne. J'habite à coté de la Bourse du travail, il ne me serait pas venu à l'idée d'y mettre les pieds.

C'est un truc avec des gens qui connaissent les enjeux, quelque chose de bien précis avec les autorités. On a pas besoin de nous. Les enjeux semblaient ailleurs, ce n'était pas le nombre qui importait...

P : ... enfin c'est ainsi qu'on l'a vu.

N : La grève de la faim était perçue comme un repli sur soi.

P : C'est difficile à pénétrer. On ne voyait pas ce que l'on pouvait y faire, quelle pouvait être notre place.

N : La grève de la faim avait, du moins le percevions-nous ainsi, un aspect individuel. Il y avait des affiches avec des têtes, des personnes...

P : A cette époque, l'IEP n'était pas mobilisé. Quelques personnes seulement venaient aux manifestations.

N : Tous les journaux internes à l'IEP en décembre et janvier, avec des positionnements très différents, contrastés, parlaient des sans papiers. Les gens se sentaient obligés d'en parler. C'était des prises de position favorables ou pas, ils discutaient sur les modes d'action du CSP. Cela a dû jouer le 15 mars dans le sens où, en 3 jours, les choses se sont mises en place.

P : La population étudiante de l'IEP est particulière. Une grande majorité se déclare globalement de gauche, une minorité se déclarant franchement de droite. Mais globalement, c'est plus une espèce de masse informe qui vient prendre ses cours, et qui, quand elle se pose la question de la politique, le fait sous la forme d'analyses et de "On est là pour apprendre...". Un professeur à réagi comme cela en mars, il disait : "Les étudiants sont là pour apprendre, pas pour faire de la politique".

A Lille, l'IEP est toute nouvelle, elle n'a pas de passé. Il y a eu un syndicat SUD étudiant qui n'a pas duré longtemps. Il y a eu aussi Chiche à un moment, mais qui faisait trois fois rien.

N : A l'IEP tu travailles sur la politique, tu réfléchis là dessus à longueur de temps. Personne n'a sa carte nulle part. Il n'y a pas de syndicat. Certains bloquaient complètement pendant les manifs à la vue des inscriptions sur les banderoles, à la lecture des tracts diffusés. C'est paradoxal. On fait des études politiques. Les sans-papiers arrivent. A côté de cela les gens ont presque honte de dire...

Parce qu'on fait des exercices marrants du genre: "Quel est votre premier souvenir de la politique ?". T'apprends que 80% des étudiants ont leurs parents socialistes ou proches.

Lors de l'occupation, les étudiants de Lille 3 arrivent et disent : "Faut vous placer, arrêtez d'intellectualiser ! Qu'est ce que vous faites ? Les sans-papiers sont là, ils vont être expulsés..."

P : Là, ils ont dit ce que l'on ne disait pas. A l'IEP, on passe son temps à étudier les modes d'action, de mobilisation, le comportement des hommes politiques, les discours politiques... avec une volonté de scientificité. L'être expert es-ceci.

 

Quel regard portent les étudiants sur ce qui s’est passé ?

N : C'est trop récent encore. Les sans-papiers sont encore très présents dans les esprits, comme une espèce de fantôme. Personne n'aborde la question de face. Mais cela revient quotidiennement. Les gens disent "les événements de mars...".

De la même manière que, quand tu leurs parles de la politisation de leurs parents, ils repoussent cela en disant : "Oui mais c'est pas nous". Les trucs de mars, c'est personne en fait ! Il n'y a pas eu de politisation. Des étudiants viennent aux manifestations. Mais ils sont parmi ceux qui se distancient le plus de ce qu'ils peuvent penser. Ils participent aux manifestations, aux actions mais ils disent: "Je vais pas tout casser ".

P : En mars et depuis, à l'IEP, cette tourmente a tout de même provoqué des choses. Cela bien sûr ne bouleverse pas fondamentalement les choses. Les gens parlent. La direction surveille. Des sanctions discrètes ont eu lieu.

N : Les sans-papiers sont venus perturber quelque chose qui ronronnait.

Mauroy vient la semaine prochaine. Des "petites minettes" qui étaient en première année l'an dernier disent "Que fait-on ? On met un tee short noir ? On boycotte le truc ? L'agresse-t-on verbalement ? ".

Badinter va venir aussi, c'est pareil. Les gens réfléchissent. C'est le mec qui était au PS (le 11 mai 2000, occupation durant quelques heures du siège du PS, ndlr). Il était venu pour y parler de la peine de mort !

L'an dernier, il y a eu la conférence de Guy Hascoët, alors secrétaire d'état. Les R.G. (renseignements généraux, ndlr) étaient dans la salle. Le secrétaire général de l'IEP passait des coups de fils aux flics pendant et après l'occupation... C'est une espèce de microcosme, mais y'a plein de trucs qui se passent qui font réfléchir les gens. Les R.G. plusieurs fois sont venus dans nos locaux. Plusieurs fois, nous les avons captés à suivre des voitures, à suivre des personnes. Les étudiants ne restent pas insensibles.

C'est d'autant plus drôle qu'on leur demande de se distancier de tout ce qu'ils vivent, et que, d'autre part ils vont être amenés à y prendre part. Service public : certains bosseront dans la police, dans les préfectures, etc. C'est du pratique qu'ils vont être amenés à vivre, mais de l'autre côté.

Là ils le vivent, l'ont vécu, alors qu'ils sont censés être protégés. C'est censé être du coton l'IEP : "Alors la manif, voilà comment cela se passe : les buts recherchés, les moyens, les intervenants...". Et là, ils voient que c'est des mecs, ils sont sans papiers. L'Etat les renvoie dans leur pays, quitte à les étouffer. Ils voient les manifs. Les flics chargent, provoquent...

C'est un aperçu concret de ce qu'est l'autorité. Le film de l'occupation va sortir : on a deux minutes de l'expulsion. Cela va être : "Voilà ce que c'est la répression. Ce n'est pas petit a on discute, petit b on envoie les forces de l'ordre". A la Bourse du travail, ils ont vu ce que c'est d'être dans une rue, face à un cordon de CRS, de se faire insulter, de se faire gazer. On a vu aussi les journalistes se faire repousser, courser, simplement parce qu'ils prennent des images. Des personnes frappées qui se retrouvent à l'hôpital pendant que les journalistes écrivent : "les violences des manifestants". Va avoir lieu le procès de Stéphane. Voilà ce que c'est ! Des mecs qui essayent de défendre d'une manière correcte, et voilà comment on les traite. C'est des images qui vont rester gravées.

P :  Le fait aussi que, parti de rien, quelque chose se déclenche, qu'une force se dégage. Rien ne sera apprécié de la même façon maintenant. Au sein de l'IEP, la perception de la direction a volé en éclat !

N : Beaucoup, au début de l'occupation, ont pris la défense des sans-papiers d'un point de vue humanitaire. Au bout de 10 jours, ils se sont posé des questions. Durant l'occupation ils se sont pris tout l'historique du mouvement à Lille, la vie de chacun des sans-papiers ces dernières années, leurs démarches, les refus...

Ils réagissent en se disant que ce ne peut pas être qu'humanitaire ce que je fais, ce que je peux faire. Arriver à une démarche politique par contre ce n'est pas évident.

P : Il y a des traces de tout cela, mais ce n'est pas non plus un bouleversement.

N. : Le directeur sent cette politisation, sans doute plus que nous même. Lui il se dit : "qu'est ce que je peux faire ?". Y'a un truc qui est diffus dans tout l'IEP, une ombre  plane. Une ombre qui est dans toutes les copies. Beaucoup ont créé des associations au sein de l'IEP. Des associations à tendance culturelle. La direction a dit ok. Elle les aide en leur octroyant des subventions et des locaux au sein de l'IEP. C'est une manière de stigmatiser et de garder sous un certain contrôle tout cela. Dès qu'on s'institutionnalise, ils nous coincent, qui plus est à l'IEP.

P : L'IEP a huit ans. Il existe une concurrence folle entre tous les IEP de province. Il faut rattraper Paris, qui a 100 ans, qui est posée. Elle fabrique les cadres de la République et maintenant ceux aussi du privé, car il y a eu une réforme des études.

Paris veut devenir l'équivalent d'un Business school internationale. Elle fait passer son cursus à cinq ans. Il y a toute une dynamique qui se met en place.  Tous les IEP de province se font une concurrence acharnée pour avoir le plus de candidats dans le but d'être le plus sélectif possible et le plus spécialisés dans un domaine. Lille tripe sur la dimension internationale qu'il faut donner à l'école, et, à côté de cela, elle a besoin d'argent. C'est une boite qu'il faut faire fonctionner. Il faut que cela tourne rond pour que l'école soit bien vue dans tout le monde professionnel, et qui plus est, localement, financeurs obligent, avec Mauroy et tous les réseaux qui tournent autour. Des conventions ont été signées avec la catho où une classe de prépa a été créée. Les élèves qui en seront issus bénéficieront, pour entrer directement en 2ième année, d'un mode d'admission allégé.

L'intrusion des Sans-Papiers est venue perturber tout cela.

Le directeur de l'IEP a peur que la perturbation demeure. Des personnes ont passé le concours sachant très bien ce qui s'est passé. Certains même sont venus à Lille pour cela.

N. : Les gens ont pris conscience politiquement. Mais vis à vis de la politisation officielle, ils n'ont pas bougé d'un pouce. Enormément même s'en sont encore plus éloignés.

Qui a-t-on vu ? l'extrême gauche ? peu, juste aux manifestations. Les Verts sont venus se montrer à l'IEP, mais sans réel discours, sans position. A l'Assemblée Nationale on a entendu, de la part des Verts et du PC, des trucs complètement fous : "Ce n'est pas le moment, ce n'est pas judicieux par rapport à l'actualité politique".

Le PS ? Je crois que le dernier des crétins de l'IEP a compris que c'est lui qui portait les casques et les matraques lors de l'expulsion.

Les étudiants ne se plaçaient pas politiquement. Mais maintenant s'ils le font, ils le feront dans un cadre défini. Ils se sont complètement éloignés de ce qui existe, ils sont un peu à la rue, ils sont sans cadre. Ce ne sont pas des a-politiques, mais ils ne savent pas où se placer sur ce que l'on nomme l'échiquier politique.

Ils ont vu que se bouger, cela pouvait changer un tant soit peu les choses, mais en même temps ils ne savent pas où aller, que faire. Ils attendent. Ils ne se reconnaissent pas dans des structures. Ils n'y pas de groupe, parti ou organisation, réellement, en qui ils font confiance. Ils font confiance à une personne sur des points précis. Ils ont vu comment beaucoup se sont comportés... Y'a pas un discours de plus de 20 personnes qui leurs convienne. C'est une politisation bizarre, avec cette volonté, ce refus de s'identifier, de se reconnaître dans toute structure.

A Lille 3, il n'y a pas eu d'adhésion en masse à un syndicat, même si les gens vont voter. Par contre je pense que des personnes ont capté que des syndicats se bougent plus que d'autres. Alors elles vont aller voter pour que ce ne soit pas n'importe quel syndicat. Mais d'autre part, dans la grande majorité des cas,  il n'est pas question pour elles d'adhérer.

N : Tant sur les facs de Lille 1, Lille 2 ou Lille 3, que sur l'IEP, des groupes existent, gardent des contacts forts. Tout cela se fait hors des organisations en place. Certains refusent même de s'asseoir avec les syndicats. Les gens se demandent : "Qu'est ce que moi je peux faire à titre individuel ? ". Ces groupes comprennent trois, quatre, dix ou vingt personnes au maximum. Par exemple un groupe de Lille 3, composé d'étudiants en filmologie, agit au niveau cinématographique. Ils bossent sur les médias, la perception des images, le travail de l'image... Ils essayent de retracer les événements de mars à juin, d'analyser comment cela a été traduit dans les médias, le rôle des journalistes, des images diffusées... C'est très restreint, mais il y a comme cela plusieurs groupes, plusieurs mini projets. Ce sont des espèces d'électrons libres.

P : Cela renvoie à la question de l'existence du Kollectif étudiant(e)s. Ce Kollectif était pratique à l'époque parce que cela permettait à des tas de personnes de se retrouver dans cette situation d'urgence. C'était suffisamment informel pour que chacun ait le sentiment de ne pas être inféodé à quelque chose, et, en même temps, le Kollectif permettait de faire des tas de choses.

 

Ce Kollectif a permis à des non étudiants de s'y retrouver, de s'investir  aussi...

P : Aujourd'hui chacun entreprend des démarches propres, singulières. L'esprit, l'optique sont les mêmes. Chacun les précise, les développe au travers de mini-projets. Tous ces projets, ces actions, sont liés quelque part à cette prise de conscience politique. Par exemple, nombreux sont les étudiants qui se sentent concernés et qui se mobilisent autour du sommet de Nice prévu les 6, 7 et 8 novembre.

N. : S'il se passe quelque chose, un réseau s'est constitué. Pendant les vacances, il n'y a pas eu de cassure. Chacun, suite à cela, s'investit dans tel ou tel domaine. Il y a une attente, et pas que chez les étudiants. Le Kollectif est en stand bye. En même temps, ce peut être un outil pour faire des choses. Il faut un élément déclencheur, quelque chose qui relance. Les gens, depuis la rentrée, bossent sur des projets divers qu'ils peuvent tenir : faire et montrer des films, faire de la musique et parler de ce que l'on a vécu...

Ces projets naissent d'une prise de conscience, viennent de cette période là.

On a réussi,  entre mars et juin, à former et faire vivre de manière dynamique un Kollectif. Je discutais, il y a quelques jours, avec quelques sans papiers. Yankuba a eu un refus, Abdel est dans la galère, en attente. Anissa, toujours en attente depuis un an, connaît de grandes difficultés pour s'inscrire à la fac. Alors, il faut continuer à être actif. Mais il est évident que cela n'est pas suffisant. Mais que ce soit pour les Sans papiers ou pour d'autres personnes, la démarche que l'on peut avoir à notre niveau, c'est d'essayer d'engrainer les consciences. 




  Soyez le premier à commenter cet article

Commenter
  • Les messages comportant des attaques verbales contre les personnes seront supprimés.
  • Vous pouvez renouveler le code de sécurité en appliquant un rafraîchissement à votre navigateur.
  • Appliquer cette méthode de rafraîchissement si vous avez entré un mauvais code de sécurité.
Nom
E-mail
Site web
Titre
BBCode:Web AddressEmail AddressBold TextItalic TextUnderlined TextQuoteCodeOpen ListList ItemClose List
Commentaire

Code:* Code

Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.5