L'Interdit

Vous ne le lirez pas ailleurs

Change font size Increase size Decrease size Revert styles to default

Interdits.net / Version 3.0

 
Le contenu de ce site est publié
sous licence Creative Commons.
La coopérative multimédia Insite
nous fait l'amitié de nous héberger.
Ce webzine, fabriqué à Lille, est édité
par l'association L'Interdit depuis 1998.
Conçu par Sylvain Marcelli,
il tourne grâce à Joomla
Site optimisé pour Firefox
Les secrets d'écriture de Franck Thilliez, frère de sang de Stephen King Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli - Photo : Séverine Courbe   
25-10-2007

Tirage exceptionnel, adaptation au cinéma : "La Chambre des morts", c'est l'histoire d'un succès aussi fulgurant qu'inattendu. Ou comment un ingénieur spécialiste des nouvelles technologies, Franck Thilliez, devient subitement célèbre en trempant sa plume dans l'hémoglobine. Interview carrément mortelle.

 

 

Image

 

N'en jetez plus ! Depuis sa parution en 2005, "La Chambre des morts" s'est déjà vendue à 50 000 exemplaires, alors que le premier tirage était limité à 1 500 exemplaires. Ce thriller diablement efficace va connaître une seconde vie dans les salles obscures : réalisé par Alfred Lot, le film sort le 14 novembre 2007. Bonne nouvelle, Franck Thilliez ne s'est pas endormi sur ses lauriers : après un détour au cœur de la Forêt noire ("La Forêt des ombres"), il publie "La Mémoire fantôme", suite réussie des aventures de Lucie Henebelle, la flic un peu trouble de "La Chambre des morts". Un roman à la construction plus complexe, à l'écriture sèche et précise, qui se déploie autour de variations sur la mémoire et l'identité. Entretien à "tu" et à "toi" avec un auteur à la réussite modeste, qui explique comment il a adapté en France les recettes des romans à suspense anglosaxons, de Stephen King à Michael Conelly…

 

Pourquoi "La Chambre des morts" a-t-elle autant séduit le public ?

Au moment où j'ai écrit "La Chambre des morts", la mode était, en France, d'écrire des histoires à l'américaine, faisant intervenir des tueurs en série et la police scientifique. Un roman qui se déroulait à New York était censé être plus attirant qu'un autre qui avait Roubaix comme scène. J'ai pris le contre-pied en situant l'action de mon livre dans le Nord, où je travaille et où j'habite. Je passais tous les matins devant la zone industrielle de Dunkerque, avec ses éoliennes : j'ai eu l'idée de l'évoquer dans les premières pages. "La Chambre des morts" croise deux histoires : une enquête policière avec un psychopathe et l'histoire de deux mecs au chômage qui tuent quelqu'un par accident. C'est cette deuxième histoire, prétexte pour montrer le paysage géographique, social, historique de la région, qui a démarqué le roman. Au lieu d'être un désavantage, ce parti-pris a fortement séduit les lecteurs.

 

Le Nord, plus qu'un décor, devient un personnage à part entière dans "La Chambre des morts", comme dans "La Mémoire fantôme"…

Le Nord est un vrai personnage de thriller, dans sa météo, dans ses brumes… Je montre ses différentes figures. Il y a le Nord industriel, de Dunkerque à Calais, ce Nord glacier de la chimie ; le Nord très jeune et dynamique de la région lilloise, avec sa vie étudiante animée ; le bassin minier, un Nord historique, douloureux, très sombre dans ses couleurs. En parcourant 50 kilomètres, on change d'histoire et de paysage. Je vis dans le bassin minier, j'ai un grand père mineur et un autre boulanger pour la mine. Je voulais évoquer des événements importants dans l'histoire de la mine, comme le coup de grisou de Courrières (qui fit plus de mille morts en 1906). Je voulais aussi montrer la réalité d'aujourd'hui, le chômage, la difficulté sociale. Pour autant, j'ai essayé de ne pas entrer dans les clichés : je ne parle pas du carnaval de Dunkerque ou des frites !

 

Comment écris-tu ? L'intrigue, à chaque fois si efficace, doit-elle être bouclée dans ses moindres détails pour que tu puisses la raconter ?

Je pars d'une idée simple pour commencer. Quand, pour "La Chambre des morts", j'ai eu cette image de l'accident au pied des éoliennes à Dunkerque, je savais que je tenais le roman. Pareil pour "La Mémoire fantôme" : j'ai eu l'idée d'une scène, quelqu'un qui va profiter de l'amnésie d'une femme et c'était parti. Ensuite, j'écris dans l'ordre : pour passer au chapitre suivant, il faut que le chapitre que je viens d'écrire soit parfait. Je relis, je relis. L'intrigue évolue au fur et à mesure, en fonction de mes recherches documentaires. Cela se fait tout seul. Je sais évidemment où je vais : je définis sept ou huit points, un toutes les quarante pages, des grosses charnières ou des retournements de situation qui rythment le roman. Un peu comme des villes-étapes sur un itinéraire Lille-Marseille : cela n'empêche pas de modifier un peu en cours de route.

 

Te perds-tu parfois dans ces mortelles randonnées ? Rencontres-tu des moments de doute ?

C'est arrivé vers la moitié de "La Mémoire fantôme" : j'avais des difficultés à manipuler ce personnage qui oublie tout le temps ce qui vient de lui arriver. J'avais peur des redondances. J'ai ressenti le besoin de faire lire le manuscrit par l'éditeur. Il m'a encouragé à continuer.

 

Ton écriture est fortement imprégnée de codes venus du cinéma et du thriller anglo-saxon… Comment s'est réalisée cette appropriation ?

Mes influences viennent du cinéma des années 80 et 90 : "Le Silence des agneaux", "Seven", "L'Exorciste", jusqu'à des films d'horreur comme "Massacre à la tronçonneuse", qui est culte pour moi. J'aime aussi les romans de Stephen King, de Michael Conelly ou de Dennis Lehane. J'aime beaucoup aussi Mo Hayder ("Tokyo"). Je ne lis que ça. Je ne sors pas trop du genre… J'ai fini par intégrer les codes, la manière de raconter les histoires, de générer de l'angoisse. J'écris pour être lu, je ne raconte pas ma vie : j'ai l'obsession du lecteur. Je veux raconter quelque chose d'extraordinaire pour que les gens s'évadent. J'écris dans la démesure, dans l'adrénaline, dans le but de procurer du plaisir. Je veux procurer du plaisir avant tout.

 

… Et maintenant ?

J'ai pris une année sabbatique pour me consacrer entièrement à l'écriture. J'ai été contacté par la télé. Les grandes chaînes ont enfin compris qu'imiter les séries américaines ne marchait pas. Alors, elles cherchent de vrais univers français. J'écris des idées de série, des synopsis, des "Bibles" : on verra si cela aboutit. J'ai surtout un roman en cours, un thriller qui donne dans le registre du fantastique. Il devrait sortir en septembre 2008. Encore un truc bien tordu.