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Écrit par Sylvain Marcelli   
20-12-2001
 
1- « Carnets secrets, couverts de gribouillis, et pages follement dactylographiées, pour votre propre plaisir. »

En 1959, Jack Kerouac publie dans l’Evergreen Review un texte-manifeste intitulé « Croyances et techniques pour la prose moderne ». Des fragments de ce texte ont initié dans mes propres carnets secrets quelques gribouillis, écrits « dans le souvenir et l’émerveillement » du poète beat.

 

2 - « Acceptez la perte comme définitive »

Longtemps, en France, les éditeurs ont publié l’un des livres de Kerouac sous le titre erroné des Anges vagabonds. Le vrai titre a été restitué en 1998 par Denoël. Il s’agit en réalité des Anges de la désolation. Cette confusion lexicale est à la mesure du malentendu qui a longtemps entouré la Beat Generation.

Ceux qui ont lu trop vite Sur la route ont pensé que ce livre était un éloge de la route, de la vitesse, du désir, et rien que ça : l’œuvre d’un Ange vagabond. Pourtant la voiture folle lancée sur les routes trop bien tracées de la littérature qu’est Sur la route fait vite des embardées. Le roman emblématique de la Beat est un roman de l’échec et de la désolation. Une fuite sans fin, loin de la société de climatisation, qui congèle tout. Une fuite cyclique qui se répétera de livres en livres, que Kerouac continuera jusqu’à en mourir.

Comme l’auteur, les (anti)héros de Sur la route traversent de part en part l’Amérique, dans un sens puis dans l’autre. Et ils ne trouvent rien. Il n’y a plus rien à l’Ouest, plus d’espoir, plus rien. Les jeunes Américains se précipitent vers un destin qui n’existe pas. Il n’y a rien d’autre que la drogue, les filles, la route, les copains… Au bout de la route, rien, sinon l’échec. Sur la route, parfois des instants magiques, un concert de jazz incroyable, une rencontre, un lieu… Mais rien ne dure, tout disparaît, tout disparaît. Il n’y a rien à faire, rien à revendiquer, sinon vivre, le plus vite, le plus fort possible, dans l’illusion.

Le terme Beat désignait au XIXème siècle les vagabonds qui voyagent clandestinement dans les wagons de marchandises. Le terme est utilisé en 1952 par le New York Times pour décrire une nouvelle « génération » littéraire, qui inclue Kerouac, Corso, Burroughs, Ginsberg - à leur corps défendant. Malgré les efforts de Kerouac pour rattacher le terme « beatnik » au mot « béatitude », les Américains le traduisaient par « fini », « foutu », « paumé ». La « Beat Generation », c’est la « génération vaincue ». Dans son poème fascinant, Howl, Ginsberg écrit : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus ». Kerouac lui-même parlera de « types cassés » (beaten) - au bout de la route, au bout du rouleau.

(Quelques années après Sur la route, Kerouac écrit : « Dans toute l’Amérique, lycéens et étudiants s’imaginent que Jack Duluoz a vingt-six ans, qu’il est toujours sur la route, à faire du stop, alors que je suis là, à quarante ans ou presque, ereinté et accablé d’ennui, dans une couchette de wagon-lit, longeant à toute vapeur le Grand-Lac-Salé » - on lit ça dans Big Sur).


3 - « Composer follement, de façon indisciplinée, pure, venant de dessous, plus c’est cinglé, mieux c’est. »

Ecrire Sur la route a été pour Jack Kerouac une expérience physique. Le 22 mai 1951, l’écrivain explique dans une lettre à son ami Neal Cassady, devenu Dean Moriarty dans le livre : «Du 2 avril au 22, j'ai écrit 125 000 mots d'un roman complet, une moyenne de 6 000 mots par jour, 12 000 le premier, 15 000 le dernier. (...) L'histoire traite de toi et de moi sur la route... (…) J'ai raconté toute la route à présent. Suis allé vite parce que la route va vite... écrit tout le truc sur un rouleau de papier de 36 mètres de long (du papier-calque...) - Je l'ai fait passer dans la machine à écrire et en fait pas de paragraphes... Je l'ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route...»

Ce rouleau se présente sous la forme d’un très long paragraphe, sans virgules. Mais Kerouac devra retravailler le roman avant de pouvoir le publier : malheureusement, cette trouvaille incroyable, qui consiste à faire coïncider exactement la route avec ce qui est dit de la route, sera oubliée au profit d’une forme plus classique. A ma connaissance, personne n’a jamais édité Sur la route dans sa forme originelle. Qui est tenté ?

 

4 - « Ecrivez de façon que le monde lise, et voit les images exactes que vous avez en tête. »

L’écriture de Kerouac est purement cinématographique. Pourtant, aucun réalisateur n’a encore osé porter Sur la route à l’écran. Il paraît qu’un projet est sur les rails : l’adaptation serait confiée à l’écrivain américain Russell Banks, la réalisation serait l’œuvre de Joël Schumacher, Brad Pitt jouerait dans le film, tandis que Francis Ford Coppola assurerait la production. - Affaire à suivre.

 

5 - « Soufflez aussi profondément que vous souhaitez souffler. »

La Beat generation a ses lieux de pélerinage : Big Sur, situé près de Monterey, entre San Francisco et Los Angeles, est l’un d’eux. Henri Miller s’y était installé : il parle de ce coin de paradis dans un livre apaisé qui me fait toujours rêver, près de dix ans après l’avoir découvert, qui s’intitule comme il se doit… Big Sur. Jack Kerouac a lui aussi écrit un livre inspiré de son expérience à Big Sur. Mais c’est encore une fois l’histoire d’un échec : Kerouac ne pouvait pas être heureux seul, car il ne pouvait pas être heureux. Jamais il n’a réussi à souffler, à aller jusqu’au bout de ses prétentions métaphysiques. Le zen n’était pas fait pour lui.

 

6 - « Rêvant en transe d’un objet se trouvant devant vous. »

Avec Tristessa, peut-être son plus beau roman, Kerouac éclaire l’obscur objet du désir. Tout au long de ce roman moite, il exulte et exalte un désir à fleur de peau, un désir maladif, un désir de chien. Un désir trouble mêlé à de la compassion. Après avoir lu ces pages, il est impossible de ne pas aimer Tristessa, jeune Indienne droguée du Mexique.

 

7 - « Racontez la véritable histoire du monde dans un monologue intérieur. »

Kerouac aurait bien voulu être Balzac : il voulait décrire le monde dans une vaste fresque romanesque, sociale, familiale, sentimentale. Lorsqu’il a la révélation de Sur la route, il considère ce premier projet comme une «merde de cheval». Il décide de raconter, en se mettant en scène sous le nom de Duluoz, le monde comme il le voit, comme il le sent, de suivre sa route : comme Proust. Treize de ces livres peuvent se lire sous le titre commun de la Légende de Duluoz.

 

8 - « Pas de temps pour la poésie, mais exactement ce qui est. »

Exactement ce qui est. La fulgurance. La flambée. L’intensité. C’est le it du jazz, le duende de Lorca, le speed de Cassady. Bizarrement, le français n’a pas de mot précis pour désigner cet orgasme de l’instant. Le français a des quatrains, des recueils, des tombeaux de poème. Or, la poésie, ça ne se décrète pas, ça passe comme un ange.

 

9 - « Des tics visionnaires tremblant dans la poitrine. »

Le premier Beat était James Dean : parce que sa fureur de vivre, parce que sa rage adolescente d’exister, parce que sa mort sur la route. James Dean était beau et visionnaire. Désirable. La première fois que j’ai vu A l’est d’Eden au cinéma, la salle a eu la chair de poule au moment où l’image de James Dean a envahi l’écran. Je n’ai jamais plus eu la même impression au cinéma - ni apparemment les gens autour de moi. Elvis Presley est peut-être mort, pas James Dean.

Ou alors le premier Beat était Arthur Rimbaud. Long déréglement de tous les sens : on croirait Kerouac devant sa machine à écrire. « Rimbaud m’a tapé sur le crâne avec une pierre ! » a dit Kerouac après avoir lu le poète français. Tout essayer, tout vivre, tout désirer. Et finalement ne rien gagner, ne rien attraper, ne plus pouvoir rien dire.

- Partir dans le désert, se planter en voiture : la même fuite, le même échec magnifique.

 

10 - « Soumis à tout, ouvert, à l’écoute. »

En refermant Memory Babe, le pavé biographique de Gerald Nicosa, j’ai décrété que cette biographie était ratée. L’air dédaigneux, j’ai reproché à l’auteur d’être passé à côté de l’ampleur littéraire de Kerouac. Je crois en fait que je lui en ai voulu de s’attarder sur le Kerouac patriote, raciste, amer, souffreteux, que je n’aime pas. J’aimerais tant garder à l’esprit l’image du Ti Jean raté, désolé, ravagé, mais toujours beau, ouvert, à l’écoute. Kerouac pétainiste, Kerouac fermé, enfermé, ça ne colle pas. A quand une biographie imaginaire de Jack ?

 

11 - « Soyez amoureux de votre vie. »

J’ai souvent l’impression que nous ne vivons plus. Nous ne survivons pas plus : nous vivons sous-vide, étouffés par la société de climatisation, glacés par un environnement hostile, filmés par les caméras du pouvoir. Le désir est parti, tandis que l’échec est resté. Il faut des avions qui se percutent dans des buildings pour qu’on s’émeuve, qu’on se serre, qu’on ose pleurer - et qu’on se souvienne qu’on n’a qu’une vie. Kerouac savait qu’il faut s’émouvoir, se serrer, pleurer : qu’on n’a qu’une vie.