"En quelques minutes, l’homme qui passait en bas de chez vous a disparu"
Écrit par Alain Batchy   
21-06-2009

Derrière les chiffres massifs des « reconduites à la frontière » annoncés avec une fierté carnassière par nos ministres de « l’identité nationale », il y a des hommes, des femmes et des enfants... Le site Disparitions sort leurs destins des statistiques.

 

L’Observatoire national de la délinquance (OND), organisme dépendant du ministère de l’Intérieur, vient d’avoir la bonne idée de mettre en ligne un outil cartographique ludique et rigolo permettant aux citoyens stressés de géolocaliser les actes de délinquance enregistrés par la police et la gendarmerie. Région par région, département par département, le bon peuple peut donc – enfin ! – prendre conscience, derrière l’abstraction lénifiante des chiffres, de l’omniprésence des criminels, gangsters, voleurs à la tire, bandits de grand chemin et autres sauvageonnes racailles qui défigurent notre douce France.

 

L’Interdit profite de cette joyeuse initiative pour inviter ses bienheureux lecteurs à se pencher sur… un autre outil cartographique, militant celui-là. Présent sur le net depuis quelques mois, le site Disparitions cherche à matérialiser géographiquement un autre versant de l’activisme policier, curieusement oublié par les services cartographiques du ministère de l’Intérieur : les arrestations des personnes sans papiers. Derrière les chiffres massifs des « reconduites à la frontière » annoncés avec une fierté carnassière par nos ministres de « l’identité nationale », ces arrestations se déroulent tous les jours, en bas de chez vous…

 

Déni de mémoire

 

« Finalement, les choses peuvent se passer assez simplement. Un matin, vous entendez en bas de chez vous des cris déchirants. Un homme hurle “ne me frappez pas, vous n’avez pas le droit de me frapper”. Le temps que vous passiez la tête à la fenêtre, l’homme a été mis de force dans la voiture par quatre policiers. La voiture part et ne revient pas. En quelques minutes, l’homme qui passait tranquillement en bas de chez vous a disparu. Disparu ! ».

 

Témoins d’une telle scène, à Lille, Bastien et Delphine ont cherché à retrouver le passant volatilisé. Ils apprennent qu’il n’a pas de papiers et qu’il a été, à la suite de cette arrestation, enfermé dans un centre de rétention. Mais lorsque son cas passe devant le juge des libertés, ils s’aperçoivent avec surprise qu’ils sont les seuls à avoir assisté à l’arrestation. Les cafetiers et les commerçants, pourtant présents sur les lieux, n’ont rien vu, rien entendu. Et n’ont pas très envie d’embêter les hommes en uniforme. Les sans-papiers ne disparaissent pas seulement physiquement de notre espace public sous les coups de la police ; ils disparaissent également de la mémoire des « avec papiers », prompts à oublier les scènes honteuses d’arrestation dont ils sont les témoins. A l’inhumanité de l’expulsion s’ajoute l’inhumanité du déni de mémoire.

 

Ainsi a germé l’idée d’un site internet qui permettrait de donner la parole à celles et ceux qui sont victimes des processus d’expulsion, et de localiser la « disparition » des sans-papiers sur une carte. « Pour atteindre les chiffres faramineux de ‘reconduite à la frontière’ qu’elle annonce, la police procède en fait à un nombre incroyablement plus importants d’interpellations et de contrôles d’identité, souligne Bastien. En 2007, pour une expulsion il y a eu près de 5 arrestations pour infraction à la législation sur le séjour, et probablement une dizaine de contrôles d’identités. » Et les chiffres confirment ses propos: il y a effectivement eu, en 2007, pour 23 000 expulsions, 111 842 arrestations pour infraction à la législation sur le séjour.

 

Des espoirs, des familles, des amis

 

Or, pour étonnant que cela puisse paraître à certains, derrière ces chiffres, ce sont bien des femmes et des hommes que l’on cache. Des femmes et des hommes avec des espoirs, des familles, des amis. Des femmes et des hommes qui affrontent l’humiliation de l’interpellation, la solitude de la rétention, la peur de devoir retourner dans un pays qu’ils ont fui. Derrière ces chiffres, il y a l’histoire des personnes. En créant http://www.disparitions.eu, les animateurs du site ont voulu donner aux victimes des politiques d’expulsion la possibilité de se raconter, de sortir des petites cases chiffrées dans lesquelles l’administration, non satisfaite de les avoir expulsées, veut les enfermer. Les chiffres, parce qu’ils ne disent rien des drames humains qu’ils prétendent représenter, n’empêchent personne de dormir. Pour sortir de cette « politique du chiffre », dans les deux sens du terme, ce site internet permet ainsi d’élargir la focale en montrant ce qui se passe en amont, dès le moment où la personne arrêtée, embarquée ou convoquée par la police, pénètre dans les couloirs obscurs de la procédure d’expulsion : commissariat, palais de justice, centre de rétention, etc.

 

Par ailleurs, que cette procédure s’achève par une déportation ou, dans les cas les plus heureux, par une régularisation, la politique de disparition doit en elle-même être rendue visible, expliquent Delphine et Bastien, car c’est à ce moment précis que la personne sans-papier, soudainement décrochée de sa réalité quotidienne, perd ses soutiens potentiels : ses proches, ses voisins, ses collègues... En témoigne ce message téléphonique laissé, telle une bouteille à la mer, sur le répondeur de Disparitions fin 2008 : « Je vous appelle au sujet d’un de mes amis qui s’est fait arrêter mercredi soir rue Saint Ferréol [Marseille]. Il est sans papier. Depuis, j’ai eu un appel de la Police me disant qu’il était dans leurs locaux jeudi soir vers 17 heures. Et là, je n’ai plus aucune nouvelle de lui. Je sais pas. Apparemment, il ne serait pas en centre de rétention. Je ne sais pas s’ils l’ont mis en prison (…). C’est pas la première fois qu’il se fait arrêter. Mais là, je suis tout de même très inquiète parce que je n’ai pas de ses nouvelles. Normalement, il arrive toujours à me donner de ses nouvelles. Donc je ne sais pas s’il est passé au tribunal et qu’on l’a condamné. Je sais pas, on m’a rien dit… »

 

Dispositif d'alerte

 

Inscrivant ce genre de témoignages individuels dans l’espace géographique national, en les anonymisant mais en essayant de donner le plus de détails possibles sur les circonstances de l’interpellation, le site Disparitions tente de rendre visible cette face immergée de la politique migratoire actuelle qui autorise les « forces de l’ordre » à procéder dans un silence presque total à l’interpellation d’une famille algérienne entière à son domicile de Saint Priest (69), d’un lycéen marocain à la sortie d’une fête d’anniversaire à Malakoff (92) ou encore d’un ressortissant angolais à la Caisse d’Assurance Maladie d’Auxerre (89)…

 

Répercutant des cas recensés par les associations et les collectifs de soutien aux sans-papiers, décrochant leur téléphone ou traversant la France pour recueillir des témoignages de vive voix, les concepteurs de cet outil espèrent surtout que chacun d’entre nous, victimes isolées ou témoins dispersés d’une politique pourtant globale, organisée et planifiée, pourront se saisir de ce dispositif d’alerte, d’information et de témoignage. Encore en gestation, le site Disparitions pourrait alors devenir une plateforme permettant de mutualiser les expériences et de collectiviser la résistance face à la guerre cachée que mènent nos gouvernements aux « clandestins » de France.