Rencontre avec Louis-Pierre Guinard (1999)
Écrit par Alias   
08-06-1999

Il y a eu récemment dans Le Monde un article dénonçant le manque d'engagement actuel des chanteurs. Quelle est ton opinion là-dessus ?

Je suis entièrement d'accord avec cet article de Véronique Mortaigne. Même si d'anciens chanteurs engagés refusent totalement maintenant ce terme, comme François Béranger qui hier à la télévision disait qu'il participait à Lamballe à un festival appelé Engagés Enragés Enchantés et qui ne se considère absolument pas comme engagé. Ca je ne comprend pas. Il a à répondre que c'est très facile pour un chanteur d'être engagé. OK. J'estime qu'il y a des gens qui militent dans des associations qui font certainement beaucoup plus de travail que moi. Mais en même temps nous, en tant que chanteurs, on est des gens de prise de parole, on porte les mots, donc ce n'est pas se moquer des gens du public que de dire ce que eux n'ont pas les moyens de dire et qu'ils aimeraient pourtant dire. Très souvent c'est ce que me disent des gens qui viennent à nos concerts, bien sûr pour la musicalité, pour l'ambiance, mais aussi parce qu'ils sentent qu'entre public et artistes il n'y a pas vraiment de différences, on est du même côté. Sauf que nous on a des micros, on peut prendre la parole. Je ne pense pas que ce soit ringard d'être engagé.

 

Quelles sont tes ou vos réactions aux multiples distinctions recueillies par La Part des Anges ?

Ca fait toujours plaisir ! C'est la récompense de dix ans de boulot. Il y en a une qui est purement honorifique mais qui m'a beaucoup touché c'est le prix de l'académie Charles Cros. Parce que, pour la petite histoire, il faut savoir qu'aux débuts de l'aventure de Casse-Pipe, autour de nous deux Philippe et moi, il y avait un ami photographe qui est décédé depuis et qui nous poussait vraiment à progresser en permanence et nous disait sans arrêt "un jour vousaurez le prix Charles Cros !". A l'époque, c'était encore un peu pouët pouët Casse-Pipe. Et à l'annonce du prix j'ai surtout pensé à lui et je me suis dit merde, ça fait chier qu'il soit mort trop tôt. Je suis sûr qu'il aurait été vachement content. Donc ce prix là on lui dédie. Ca a été un compagnon des années un petit peu difficiles, un petit peu bricolage. Je me rappelle le premier spectacle qu'il ait monté de Casse-Pipe, c'était fait de bric et de broc mais il avait mis six mois de sa vie à faire ce spectacle un peu concept, Sur les Traces de Johnny Palmer, et on le faisait avec beaucoup d'amateurisme, sans doute de la naïveté, mais on en voulait, on était contents de faire ça. C'était dans l'arrière salle d'un bar, une salle de banquet transformée en salle de spectacle avec des gradins de photographes, pas très conforme à la sécurité mais personne n'est tombé. C'est la première fois où nos amis ont pu voir ce qu'on faisait vraiment.

 

Y a t il ou y a-t-il eu des gens avec qui tu aurais aimé travailler ou que tu aurais tout simplement aimé rencontrer ?

Il y a un écrivain que j'aurais beaucoup aimé rencontrer parce que je chante de ses chansons, c'est Patrick Modiano. J'aurais eu deux ou trois choses à lui demander. De me parler un peu plus de son rapport à la mémoire, de sa fascination pour une certaine époque de l'histoire contemporaine qui est la résistance, l'occupation, quelque chose qui a été douloureux pour lui.

Sinon, Jean Genet évidemment. Pour nous c'est une sorte de guide, de référence : qu'est-ce qu'il aurait fait dans tel ou tel moment, par rapport à telle situation de l'actualité, telle situation politique, qu'est-ce qu'il aurait pensé, qu'est-ce qu'il aurait dit, comment il aurait agi... Moi je suis assez en admiration devant ce bonhomme. Si je pouvais faire le dixième de ce qu'il a fait ce serait déjà bien.

 

Il portait quand même la trahison au rang des beaux arts ?

C'est vrai qu'il a des points de vue bizarres. Mais en même temps porter au rang des beaux arts la trahison c'est aussi une façon de vouloir dérouter. De la même façon qu'il place la sainteté à l'inverse de l'église catholique, dans la voyouserie, le crime... Et puis il y a aussi une chose qui revient assez souvent chez lui, entre autres dans un bouquin comme Pompes Funèbres, c'est la notion d'héroïsme. Où est-ce qu'il est l'héroïsme ? Est-ce que le jeune milicien qui est du côté des nazis est moins héroïque que le jeune résistant de 17 ans ? Ce sont des questions très gênantes mais qu'il pose. L'héroïsme c'est quoi ? Est-ce que lui il s'est comporté en héros quand il est allé à Sabra Chatila ? Personne ne l'a su quand il y est allé, on l'a su après. Premier occidental à aller à Sabra Chatila, parce que personne ne s'intéressait aux palestiniens, personne, dans le monde arabe non plus. Les palestiniens c'était les bougnoules des arabes, les manouches des arabes. De la même façon qu'il décide d'aller soutenir le Black Panther Party. Alors qu'il est blanc et homosexuel. Dans cette société black quand même assez machiste, c'était gonflé...

 

Quels sont les derniers événements forts dont tu te souviennes ?

La dernière manif à laquelle j'ai participé il y a deux ou trois jours, contre la venue de Mégret à Saint Brieuc. Ca s'est très mal terminé. Je ne suis pas un fan de manif, mais quand j'y vais je pense y avoir ma place. Ca faisait un an que j'en avais pas fait. Sinon au niveau musical ça m'a fait tout bizarre d'apprendre la mort de Yehudi Menuhin. On s'y attendait pas. Je pensais que ce bonhomme là il pouvait pas mourir. Ou qu'il était déjà mort depuis tout le temps. Parce que c'est quelqu'un qui parait éternel.

 

Qu'est-ce que tu écoutes en ce moment ?

Ces dernières semaines j'ai pas écouté grand chose, à part le chanteur canadien Rufus Wainwright, j'ai acheté le disque les yeux fermés et à la suite j'ai acheté le disque de sa famille The McCarrigle Hour. Il se trouve que quand j'avais vingt ans, que j'étais au Canada, j'étais vraiment un fan du premier disque de Kate et Anna McCarrigle, qui sont des chanteuses et musiciennes canadiennes qui chantaient en anglais et en français. Il y avait un gros tube, Je me promène sur Sainte Catherine, à la fin des années soixante-dix, et pis en lisant Libé ou Le Monde je tombe sur une chronique : Rufus Wainwright le fils de Kate McCarrigle. On était à Belfort, on faisait un show case à la Fnac, j'avais un peu de temps devant moi, allez hop je l'ai pris, je l'ai beaucoup beaucoup écouté et j'ai vraiment hâte de le voir sur scène maintenant.

 

Des projets en solo ?

Depuis une petite année je travaille des chansons qui sont peut être plus personnelles. Au départ ce sont des chansons qui n'avaient pas l'assentiment de tout le groupe et pis je me suis dit c'est dommage quand même des chansons qui dorment, c'est pas bien. Et donc je travaille avec un pianiste qui compose et arrange sur des textes que je lui présente qui sont quelquefois de moi, beaucoup pour l'instant de Christian Caujolles, dans le but d'en faire un album. Mais je suis pas très très pressé, j'ai pas envie de me prendre le chou avec ça. Travaillant régulièrement comme on le fait, en septembre on a maquetté trois chansons en janvier trois, si on continue sur ce rythme là on aura douze chansons au mois de septembre !

 

Quels sont tes regrets et espoirs ?

Regret… d'avoir passé mes quarante-trois ans ! Espoirs... de pouvoir faire de la chanson le plus longtemps possible, parce que je me sens encore débutant et comme dans le dicton chez nous en pays gallo "43 ans et toujours pas un chapeau de vendu !" ça veut dire que j'ai pas l'impression d'avoir réalisé une carrière sociale, j'ai pas envie non plus. Mais il y a des moments de doutes où on se dit ça serait bien quand même une reconnaissance parce que je vais pas arriver à soixante balais en étant toujours dans le même état de fait ! ceci étant dit je suis quand même très fier de la vie que je mène parce que ben c'est quand même plutôt bien : c'est un rêve d'enfant que j'ai réalisé. Réaliser des rêves d'enfant tout le monde ne peut pas le faire...

 




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