L'Interdit

Vous ne le lirez pas ailleurs

Change font size Increase size Decrease size Revert styles to default

Abonnez-vous !

 

 



- Qu'est-ce que l'interdit ?

- Pour moi il n'y a pas tant d'interdits que simplement des empêchements

 

Claude Faraldo, réalisateur
 

Interdit of

Ami lecteurs,
Ce site est actuellement en sommeil,
ses auteurs s'étant laissés happés
dans la "vraie vie" par leurs engagements
politiques, amoureux, syndicaux, familiaux,
amicaux, ceci écrit sans ordre de priorité...
Dans l'attente de leur éventuel retour,
n'hésitez pas à parcourir les archives :
vous y trouverez des rencontres,
des émotions, des crispations,
des éclats de rires, des éclats de voix,
tout ce qui a fait le sel de notre vie
d'internautes entre 1998 et 2009.
A bientôt !

Dans nos archives

Réformes sociales : Sarkozy veut-il négocier ou imposer ses "certitudes" ? Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Fabien Eloire   
19-09-2007

Nicolas Sarkozy se veut porteur d’un "nouveau contrat social", dont les propositions sont soumises au "dialogue social". Mais ce dialogue doit se faire sur la base de "trois certitudes" concernant le système social français actuel : il n’est "pas tenable financièrement", il "décourage le travail", et il "n'assure pas l'égalité des chances". Décryptage.

 

Nicolas Sarkozy l’affirme : « il y a aujourd’hui trois certitudes : le système n'est pas tenable financièrement, il décourage le travail, il n'assure pas l'égalité des chances ». A ce constat, il oppose « le travail, le mérite et l'égalité des chances » comme fondements d’un « nouveau contrat social » qui soit « profondément renouvelé et profondément différent » de l’actuel. S’« il faut en changer », c’est, selon lui, parce qu’il produit « plus d'injustice que de justice ». Il rappelle, certes, que les réformes doivent se faire dans « la concertation » et dans « le dialogue social ». Mais il prévient que « ce ne doit pas être [pour autant] un alibi à l'inaction ».

 

Prononcé hier, mardi 18 septembre 2007, au Sénat, devant l'Association des journalistes de l'information sociale (Ajis), ce discours du nouveau président de la République ne doit pas tromper. Le contrat proposé n’a rien de « social », il est d’abord « économique ». On a dit, ailleurs, quelle était la conception du travail prônée par la droite actuelle. Une conception qui élude les raisons pour lesquelles le monde du travail « va mal » dans notre pays (lire Christophe Dejours, Souffrance en France, 1998, Points, Seuil). De quelle « justice » nous parle ici Nicolas Sarkozy, lui qui légitime le système de rémunérations des patrons de multinationales, et leurs « parachutes dorés », lui qui vise à instaurer, formellement, par son « nouveau » contrat unique, la précarité au sein du monde du travail, lui qui cherche à déstabiliser les formes de solidarités collectives (systèmes de retraite, assurance-chômage, franchises médicales) ?

 

Habileté et mauvaise foi

 

Une nouvelle fois, l’habileté est dans le discours. Elle consiste à mettre hors débat les points les plus fondamentaux. Avant même les mesures annoncées (assouplissement des 35 heures, réformes des régimes spéciaux, allègements de cotisations sociales), ce qu’il faut questionner ce sont les « certitudes » du président. Celles-ci ne semblent apparemment pas négociables. Elles ne font ni partie de la « concertation », ni du « dialogue social ». Les partenaires sociaux doivent faire avec… Pourtant, en affirmant que « le système social français actuel n'est pas tenable financièrement », Nicolas Sarkozy fait table rase du passé. Il feint d’oublier les diminutions d’impôts, baisses de charges, et autres exonérations de taxation sur les profits financiers, auxquelles les gouvernements successifs ont consenti, qui ont contribué à assécher les caisses de l’Etat, et à « fabriquer » de la dette publique . Le système social n’est pas en cause, ses difficultés sont les conséquences d’une certaine politique.

 

Autre affirmation : le système social Français « décourage le travail ». L’argument s’adresse, d’une part, aux chômeurs dont on sous-entend ici qu’ils sont « paresseux », qu’ils ne travaillent pas parce qu’ils préfèrent toucher le RMI. C’est le grand mythe du chômeur « volontaire », qui s’adonne à « cette pratique rationnellement »  (voir Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, 2000, Liber/Raisons d’agir). D’autre part, l’argument s’adresse aux chefs d’entreprises, qui se disent découragés par ce qu’ils appellent « le coût du travail ». Bien que les prélèvements aient été réduits ces dernières années (subventions de l’Etat, exonérations de charges), le chômage n’a pourtant jamais réellement diminué (contrairement à ce qui est annoncé, d’ailleurs). Finalement, la corrélation entre « baisse des coût du travail » et créations d’emplois apparaît moins scientifique qu’idéologique.

 

Diviser pour mieux régner

 

La dernière certitude, et non la moindre, pose que le système social Français « n'assure pas l'égalité des chances », et qu’il produit « plus d'injustice que de justice » ! Le système de retraite par répartition, le système de santé, l’assurance-chômage, les services (encore) publics : qui peut contester que tous ces héritages, auxquels les Français sont certainement toujours très attachés (quel que soit leur bord politique), sont des remparts contre la loi du plus fort, qu’ils assurent, avec les moyens qui sont les leurs, la mission de pallier les inégalités inhérentes à toute société et à l’organisation de l’économie capitaliste ? Ce sont des instruments de justice, et non pas d’injustice sociale.

 

Dans son discours, Nicolas Sarkozy pointe certaines « injustices ». Prenons l’exemple, très symbolique, des « régimes spéciaux de retraite », présentés comme plus avantageux que les autres régimes. Peu importe que la réforme de ces régimes ne règle rien sur le fond : même le gouvernement reconnaît que ces régimes ne sont pas responsables des « problèmes » du système de retraite. L’essentiel n’est pas là, il est dans la manœuvre pour diviser le monde du travail, accentuer les oppositions public/privé, monter les professions les unes contre les autres. Parler de « privilège » à propos des « régimes spéciaux », c’est un abus de langage. Le but, c’est diviser pour mieux régner. La même analyse peut être faite concernant la « lutte contre la fraude aux prestations sociales », lorsqu’il dit : « je ne veux plus que les Français payent pour les excès de quelques uns » (opposition payeurs/fraudeurs), ou le Smic, qui « d’un côté, progresse fortement, sans lien avec les fondamentaux économiques, ce qui fragilise les entreprises à forte intensité en main d'œuvre ; de l'autre un nivellement des salaires par le bas » (opposition smicards/autres travailleurs à bas salaire).

 

La relégation du monde du travail

 

Le grand absent de ce discours sur la « stratégie sociale », c’est finalement l’économie et ses effets sur la société. Jamais les problèmes liés à la financiarisation et à la mondialisation du capitalisme ne sont évoqués. On voit pourtant, aux Etats-Unis actuellement, les dangers qui guettent la France, si elle continue de se « moderniser » de la sorte. Là, se trouvent les véritables fondements des « inégalités » et de « l’injustice », et certainement pas dans le système social ! Depuis les années 80, la croissance économique a profité aux revenus du capital, plus qu’aux revenus du travail (Julien Duval, Le mythe du « trou de la sécu », 2007, Liber/Raisons d’agir ; Thomas Piketty, L’économie des inégalités, 1997, Repères, La Découverte). Ce fait majeur met en lumière la transformation de l’économie française et la nouvelle trajectoire empruntée par le capitalisme.

 

Le « compromis social » (pour reprendre l'expression de Robert Castel) qui s’était lentement mis en place, après-guerre, entre l’Etat, le salariat et le patronat, s’est peu à peu détérioré. Choc pétrolier et économique en 1973, effondrement du mur de Berlin en 1989, montée en puissance du capitalisme financier, concurrence mondialisée entre les travailleurs... La contrainte économique s’est resserrée. Les rapports de force se sont transformés. Un nouveau groupe d’acteurs s’est révélé, celui de la finance et de l’actionnariat. Et, tandis que l’Etat national, sous l’effet des politiques néolibérales, menées notamment au niveau européen, a renoncé à son rôle d’interventionnisme économique, c’est, semble-t-il, un nouveau « compromis social » qui s’est organisé. Mais, cette fois, entre l’Etat, le patronat et l’actionnariat. Le monde du travail, malgré ses institutions et ses syndicats, paraît désormais marginalisé dans cette nouvelle structure de la société, avec comme horizon la précarisation et l’« armée de réserve » des chômeurs. C’est cela, le « nouveau contrat social » façon Nicolas Sarkozy. Et même si on n’est pas d’accord, on sera bien obligé de le signer…