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Rwanda, mémoire d'un génocide - Les mots pour dire le vide Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
07-11-2011

Nous avons sélectionné trois livres parmi ceux qui sont parus à l’initative de Fest’Africa. Les deux romans de Monique Ilboudo et de Koulsy Lamko expriment à travers la parole individuelle de personnages fictifs la douleur de l’après-génocide. Les poèmes de Nocky Djedanoum oscillent entre espoir et désespoir.

 

Monique Ilboudo, Murekatete

Editions Le Figuier-Fest’Africa

 

Murekatete, c’est le nom d’une femme. Ca veut dire : « Laisse-la vivre ! ». Nom donné par son père parce qu’elle a manqué mourir à la naissance. « Première résurrection. (...) Mais ai-je eu raison de demeurer ? J’en doute encore. » Car Murekatete a manqué mourir pendant le génocide. Récupérée de justesse par un soldat du Front Populaire Révolutionnaire, au bord de la route, elle a survécu une deuxième fois, mutilée dans son corps et dans son âme.

 

Le très beau récit de Monique Ilboudo est l’histoire, à la première personne, en peu de mots, de cette femme morte-vivante, qui souffre du complexe du survivant. Récit pur et bouleversant, qui donne à voir la difficulté –l’impossibilité- de survivre à l’horreur. Pour comprendre, et essayer de conjurer les cauchemars, Murekatete et son mari visitent les sanctuaires du génocide. Un geste désespéré qui ne fera que les précipiter plus vite vers leur ruine. La saisissante évocation du site de Murambi, décrit avec une grande sobriété, porte le récit de Murekatete à son paroxysme. « Tout un peuple a touché le fond. On ne pouvait pas aller plus loin. Murambi en témoigne. Sur cette colline surplombant un paysage de rêve, des bâtiments inachevés, construits pour accueillir la jeunesse en quête de savoir. Ce lieu qui devait résonner de rires et de joie de vivre a reçu des hôtes bien silencieux. » 45 000 personnes sont mortes là.

 

Le livre sensible de Monique Ilboudo approche très près de la réalité du génocide. Il est insoutenable.

 

 

 

Nocky Djedanoum, Nyamirambo !

Editions Le Figuier-Fest’Africa

 

« Où sont les mots pour dire et chanter le vide ? » Nocky Djedanoum a choisi la poésie pour tenter de dire ce qu’il a vu au Rwanda. La question de la mémoire traverse chacun de ces textes brûlants. Poèmes qui décrivent la stupéfaction de l’homme face à l’inhumanité dont il est capable, mais qui espèrent encore, face aux champs de ruines, aux tombes à ciel ouvert, aux charniers à nu. « Depuis des jours et des nuits/ Je cherche en vain le souffle de la colline/ Quelque chose comme une respiration/ Un pouls qui murmure la vie/ Je grimpe sur la colline/ J’y colle l’oreille durant des heures/ En vain/ Le lendemain me voici de retour »

 

Peut-on espérer pouvoir à nouveau espérer en l’homme ? Cette méditation s’ouvre sur un optimiste Manifeste pour la vie.

 

 

 

Koulsy Lamko, La phalène des collines

Editions Kuljaama

 

C’est quoi un génocide ? C’est un trou béant dans les têtes, c’est ce que l’on veut oublier, c’est la rupture des générations, ce sont des morts que l’on n’a pas enterrés. « Ici, chaque homme, chaque femme est une île au milieu du vide. Les lieux physiques sont amnésiques, les repères gommés, l’histoire de chaque enfance, de chaque vie lobotomisée. Plus de traces de cachotterie entre cousins, bals et booms d’ados ; plus non plus dans le sable l’empreinte de la fillette dans le jeu de la marelle, plus non plus l’écho tonitruant grondant du père lion qui fait se terrer la marmaille dès que son pas franchit le seuil de la porte. Un océan de vide, un énorme gouffre dans la mémoire. »

 

En Afrique, les morts qui n’ont pas été enterrés rituellement reviennent hanter les vivants jusqu’à obtenir une sépulture digne de ce nom. Dans le livre de Koulsy Lamko, une femme qui a été violée et assassinée par un prêtre pendant le génocide se réincarne en phalène et harcèle une jeune photographe, prénommée Pelouse, qui tente de saisir sur ses pellicules le néant, la mort, le rien – l’insaisissable réalité d’un génocide. Il y a aussi, dans le livre de Koulsy Lamko, Fred R., qui erre de part le monde, rwandais exilé depuis son enfance, à la recherche de son identité. Les histoires de Pelouse et de Fred R., qui croisent les figures de la fuite et de la quête, sont l’histoire du Rwanda, pays d’une trop lourde mémoire, contrée d’un impossible oubli.

 

Dans ce récit gigogne, aux formes multiples, tantôt théâtre, tantôt poème, toujours roman, brûle une parole colorée et imagée. Lamko attaque les prêtres, culs bénis qui, après avoir été complices des meurtres, veulent « redonner confiance aux gens », eux qui ont déjà « tué le Christ mille fois ». Lamko vomit aussi les attachés-cases des commissions d’enquête sur le génocide, européens venus se livrer à des calculs douteux sur le nombre de victimes. Lamko insulte encore la figure de l’« Intellectuel » qui est toujours du côté du pouvoir et contre le peuple : « Jugé sur l’échine du peuple courbé, il peut lui faire faire ce qu’il veut ». Lamko ironise enfin sur les « chers hôtes-visiteurs de l’Eglise-cimetière-musée répertoriée », qui viennent accomplir un devoir de mémoire à double tranchant, puisque leur bonne conscience a des allures de tourisme de guerre. Le génocide entretient des charognards débordant de bonne conscience.

 

Au milieu de ce procès brillent le courage et la noblesse d’un poète étrange qui raconte, avec le souffle d’Homère, l’épopée des collines de Bisesero. Là, au milieu de l’horreur, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards se sont levés pour résister. Quand ils furent vaincus, c’est l’homme qui fut vaincu. Dieu, lui, était déjà mort depuis longtemps. « Pour tous, Dieu était lâche puisqu’il les avaient abandonnés. Ils ne priaient plus, se répétaient juste la formule : aide-toi toi-même, car le ciel ne t’aidera pas... Ils luttèrent jour et nuit, les muscles bandés tendus pour la vie, l’espoir à l’écoute de l’écho. Vainement ! »

 

Pétri d’une juste colère, habité d’une profonde tendresse pour ses principaux personnages, qui échappent au statut de victimes en prenant leur destin en main, La phalène des collines est un livre plein, une oeuvre débordante, sans doute inépuisable. D’une parole impossible, Koulsy Lamko a sorti un récit envoûtant, tourbillonnant et profondément moral. D’une morale qui professe la foi en l’homme, malgré le génocide. D’une morale qui cherche à aller vers demain. « Souviens-toi ; mais n’attends plus rien. Il ne sert plus à rien d’attendre. Tout ça est bien dégueulasse ! Laisse plutôt à la vie nouvelle tapie dans le bourgeon une goutte de sève, un rayon de soleil ! Redresse-toi et recommence. Tu es la vie têtue qui veut vivre parmi les autres vies. »

 

 

 

Les sept autres livres publiés dans le cadre du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » sont :
  • Tierno Monemembo, L’aîné des orphelins, Editions du Seuil.
    Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements, Stock.
    Jean-Marie V. Rurangwa, Le génocide des Tutsis expliqué à un étranger, Le Figuier-Fest’Africa.
    Véronique Tadjo, L’Ombre d’Imana, Actes Sud.
    Abdourahman A. Waberi, Terminus, Le Serpent à plumes.
    Vénuste Kayimahé, France-Rwanda, les coulisses du génocide, à paraître.
    Meja Mwangi, Great Sadness, à paraître.

 

 

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