L'Interdit

Vous ne le lirez pas ailleurs

Change font size Increase size Decrease size Revert styles to default

Interdits.net / Version 3.0

 
Le contenu de ce site est publié
sous licence Creative Commons.
La coopérative multimédia Insite
nous fait l'amitié de nous héberger.
Ce webzine, fabriqué à Lille, est édité
par l'association L'Interdit depuis 1998.
Conçu par Sylvain Marcelli,
il tourne grâce à Joomla
Site optimisé pour Firefox
Rwanda, mémoire d'un génocide - Le partage du deuil Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
07-11-2000

Raconter un génocide est un projet réputé impossible. Alors que l’holocauste impose le silence depuis cinquante ans, le génocide rwandais est l’objet de tentatives littéraires nombreuses. A l’initiative d’un festival lillois, des écrivains africains sont allés au Rwanda, et en ont ramené dix livres à l’esthétique plurielle, romans, poèmes, récits...

 

Depuis huit ans, Lille a la chance de vivre à chaque automne un festival culturel consacré aux différentes formes d’expressions des réalités africaines. Rencontres avec des écrivains, salon du livre africain, projections de films... Fest’Africa brasse large, et tente d’enrichir notre vision européenne, souvent étriquée, du continent noir.

 

Les organisateurs de Fest’Africa ont décidé en juillet 1998 d’affronter de face le génocide rwandais. De tenter de le dire, malgré la pesanteur ontologique de l’événement. Une dizaine d’écrivains ont été envoyés en résidence dans le pays mutilé. Avec une mission : témoigner, rendre justice aux morts, exercer le « devoir de mémoire ». De ce projet inédit sont sortis des travaux multiformes, poétiques, pédagogiques ou romanesques. Nocky Djedanoum, directeur de Fest’Africa, a voulu montrer aux Rwandais ces oeuvres. Cette année se sont donc tenus deux festivals, sur les deux continents. L’édition rwandaise s’est déroulée du 27 mai au 5 juin, et a réuni, outre les dix écrivains engagés dès le début dans le projet, soixante-dix artistes et intellectuels africains. Les rencontres lilloises ont eu lieu du 4 au 11 novembre.

 

Pourquoi avoir initié ce travail sur le Rwanda ?

 

C’était un projet personnel. En 1994, quand j’ai vu les images du génocide en direct, j’étais à Lille. Avec des associations comme Survie ou la Cimade, et des particuliers, nous avons créé une fédération informelle qui se réunissait régulièrement pour essayer de comprendre ce qui se passait et pour faire pression sur les élus locaux. Au bout de deux ans, cette initiative s’est essouflée. J’avais envie d’aller plus loin. Je voulais aller sur le terrain, voir comment les gens vivent après. Les écrivains qui participent régulièrement à Fest’Africa étaient d’accord. Grâce à l’argent de la Fondation de France, nous sommes partis. Et nous sommes revenus avec une dizaine de livres, que nous avons décidé de montrer aux Rwandais.

 

Aviez-vous l’idée d’écrire quand vous êtes partis ?

 

Au départ, nous voulions mettre les pieds sur une terre de pélerinage. Se recueillir et comprendre. Faire un travail contre l’oubli. Peut-être en écrivant un texte collectif. Il n’y avait rien de précis. Il fallait d’abord y aller, comme un témoignage de solidarité, comme un partage de deuil.

 

Et sur place, chacun s’est engagé pour un livre. Et l’incroyable, c’est que deux ans après, les dix manuscrits étaient là ! Il était important de raconter aux autres que nous y étions allés, et ce que nous avons vus. Comme nous n’avons pas vécu le génocide, nous avons souvent souvent choisi la distance de la fiction dans l’écriture.

 

Alors que les écrivains s’arrêtent face à la Shoah, vous n’avez pas hésité à écrire sur la tragédie rwandaise très peu de temps après qu’elle se soit produite...

 

Je crois qu’il n’y a pas de vérité sur la question de la représentation du mal. C’est tellement complexe qu’on ne peut pas décider de la possibilité d’une représentation et pas d’une autre. De même, dans toutes les civilisations, les rites de deuil sont différents. Certains chantent, d’autres se taisent. Certains habillent les morts des plus beaux habits. Au Ghana, la construction des cercueils est confié à des artistes reconnus. Ces rites n’excluent pas l’esthétique dans la représentation de la mort. Je ne crois pas qu’en écrivant on manque de respect aux morts.

 

En France, des chercheurs affirment que la question de la mémoire est suffoquante, qu’on exerce trop le devoir de mémoire. Aux Etats-Unis se développe une véritable industrie de l’holocauste... Les dérives sont toujours possibles, mais il n’y a pas une seule bonne façon de représenter le génocide. La seule chose qu’il faut condamner, c’est le négationnisme.

 

Pour raconter le génocide rwandais, vous avez choisi le roman ou la poésie. Dans la représentation de l’holocauste, la fiction est rare, et souvent condamnée. Le film de Begnigni, La vie est belle, a été l’objet d’une grande polémique. Ne parlons pas du cinéma de Spielberg... Le choix de la forme a-t-il donné lieu à des débats entre vous ?

 

Nous n’avons pas vraiment discuté entre nous de la forme de nos travaux. Chacun a décidé avec soi-même. Ce n’est qu’après que nous en avons parlé. Véronique Tadjo, qui a écrit L’ombre d’Imana, voyage au bout du Rwanda, m’a envoyé un e-mail où elle dit que j’arrive à exprimer plus de choses dans ma poésie qu'elle dans sa prose. Je ne suis pas d’accord. Je reste sur ma faim avec ma poésie. C’est très limité, parce que forcément introspectif et narcissique. Mon texte tente de dire ce que j’ai ressenti au Rwanda, mais ne va pas plus loin. Je ne raconte pas d’histoire, je ne peux pas entrer dans la peau d’un Rwandais. Alors maintenant je travaille sur un roman...

 

Le recueil de poèmes que vous signez est intitulé Nyamirambo ! Pourquoi ce point d’exclamation optimiste après ce nom plein d’un souvenir tragique ?

 

Nyamirambo est le nom du quartier de Kigali où nous sommes restés deux mois en résidence. C’est un quartier populaire, dont l’équivalent à Lille serait Wazemmes. Comme un poumon qui respire... Il y a de la vie. C’est le seul quartier où on trouve des étrangers de condition modeste, qui tiennent des petits commerces. C’est aussi dans ce quartier qu’il y a une mosquée alors que le pays est très catholique. Nyamirambo est l’anti-génocide, de part sa composition même. C’est un lieu de cohabitation.

 

La vie y reprend le dessus alors qu’il y a eu là beaucoup de morts. Après la résidence j’ai su que Nyamirambo signifie cimetière. C’était le quartier où il y avait le cimetière, pourtant c’est le quartier le plus vivant. C’est là qu’il y a de l’espoir !

 

Le Rwanda a choisi de ne pas enterrer ses morts. Plusieurs cimetières à ciel ouvert peuvent ainsi se visiter. Ce choix de mémoire peut surprendre, car il ne correspond pas à la représentation européenne de la mort. Comment avez-vous réagi face à ces sanctuaires ?

 

Il était important pour nous de voir. C’est plus fort que d’entendre seulement raconter. Là, c’est impossible de nier. L’église de Nyamata, et plus encore l’ex-école technique de Murambi, sont des lieux hallucinants. Quand tu as vu ça, tu n’es plus jamais le même. L’inhumanité est sous tes yeux.

 

Le Rwanda est le seul pays au monde où les corps sont exposés comme cela. L’association Ibuka (« Souviens-toi » en langue kinyarwanda), qui travaille sur place, veut garder les squelettes tels quels pour combattre le négationnisme. La question est de savoir si on pourra laisser ces morts tels quels à l’avenir...

 

Un des livres publiés s’intitule Le génocide des Tutsi expliqué à un étranger. Il montre combien il est difficile de comprendre les événements de 1994, alors que la thèse du « double génocide » court encore.

 

Cette notion de « double génocide » est une forme de négationnisme. Il faut séparer les événements. Il y a d’abord eu le génocide des Tutsis. Pendant trente ans, les Tutsis ont été désignés comme les hommes à abattre. Il y a eu des massacres avant 1994. Les Hutus ont appris la haine. Tous les moyens de l’Etat étaient mis au service de ce « travail » qu’il fallait accomplir. Tous ces éléments établissent la réalité du génocide.

 

Ensuite, pendant le génocide, il y a eu des assassinats de Hutus modérés par les autres Hutus. Dans un troisième temps, le Front patriotique rwandais a commis des massacres jusqu’en République démocratique du Congo, dans les camps de réfugiés hutus. Si je suis convaincu de la réalité de ces massacres, je refuse de parler de génocide à l’envers.

 

L’organisation très sérieuse Human Rights Watch a publié une enquête très fouillée qui fait la différence entre le génocide et les massacres (Cette enquête d’un millier de pages est publié en français sous le titre : Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, aux éditions Karthala - ndlr). Il est dangereux de faire l’amalgame. Il n’y a jamais eu de plan d’extermination systématique des Hutus, alors qu’il y a eu un tel plan contre les Tutsis.

 

L’Eglise rwandaise met en avant cette thèse de « double génocide » pour se disculper, et pour essayer d’avoir le dernier mot, en réconciliant les Rwandais. Des hommes politiques ont la même attitude. Il faut les combattre.

 

Grâce à votre projet, des écrivains africains se sont enfin exprimés sur le génocide rwandais, après être restés longtemps silencieux. En revanche, les intellectuels français restent très silencieux.

 

La différence est flagrante. La littérature africaine a presque l’obligation, depuis qu’elle est née, de s’opposer socialement et politiquement pour s’affirmer. Les auteurs africains n’ont pas le temps de réfléchir à l’esthétique de leur littérature : ils ont d’autres urgences. En revanche, en France, la classe intellectuelle est complètement désengagée par rapport à l’Afrique. A part l’Algérie, et encore, il semble ne rien se passer en Afrique. Pourtant, les histoires de la France et du continent africain sont liées. Ce n’est pas pour rien que Fest’Africa a d’abord existé à Lille ! Le silence des écrivains français est assourdissant et incompréhensible.

 

Comment les Rwandais ont-ils réagi lorsque Fest’Africa a été organisé dans leur pays ?

 

Quand nous sommes arrivés, les enfants nous ont demandé où nous étions avant 1994. On n’a pas su quoi leur répondre...

 

Ce qui change, c’est que maintenant les Rwandais viennent vers nous. Les gens prennent la parole. Et il se passe quelque chose d’incroyable. Pour les rencontres qui se tiendront les 18 et 19 novembre à La Villette, des Tutsis ont demandé qu’on ouvre un espace de parole pour les Hutus. Là, on a gagné beaucoup.

 

Le festival a-t-il l’intention de retourner au Rwanda, ou ailleurs en Afrique ?

 

Nous voulons retourner en Afrique en 2002. L’idée est de dépasser ce travail sur le Rwanda en s’intéressant à ce qui se passe dans les pays voisins. Pourquoi pas au Tchad et au Congo-Brazzaville ? Le Tchad est le pays de la guerre oubliée. Après vingt ans de guerre, la population est à genoux, sans avenir précis. Il n’y a aucun travail de mémoire : personne ne sait ce qui s’est passé depuis vingt ans dans ce pays ! Récemment, une association a voulu porter plainte contre l’ancien président du Tchad, mais l’affaire a été classée aussitôt. Le Congo-Brazzaville sort lui tout juste de la guerre. Ce qui m’intéresse dans ce pays, c’est aussi la forte implication des écrivains dans la vie politique. Enfin, le Brazzaville et le Tchad ont une histoire liée à la France. De Gaulle et Malraux y ont prononcé des discours décisifs pour l’avenir du continent. Mais ici personne ne s’en souvient !

 

Le travail de mémoire doit aller au-delà de ces guerres. Les artistes et les intellectuels doivent chercher à montrer ce qui rapproche les gens. Nous allons travailler sur le thème du fleuve. Le fleuve qui sépare le Congo-Brazzaville et la République démocratique du Congo (ex Zaïre) fait la transition entre les deux capitales les plus proches du monde, Kinshasa et Brazzaville. Pourtant, les habitants des deux rives se tournent le dos.

 

Les médias manipulent les gens quand ils parlent de guerre ethnique. On parle de guerre ethnique au Tchad ! Mais moi qui suis Tchadien, je n’ai pas de mémoire de ce terme dans mon enfance. Notre travail serait de contredire ces mensonges, et de faire ressortir la vérité à travers l’art.

 

Propos recueillis par Sylvain Marcelli 

 

Dix livres, un film et un jardin...

 

D’ici la fin de l’année, les dix livres issus de la résidence à Kigali seront publiés. Ils devraient donner lieu à des courts-métrages dans les mois à venir. Le travail du cinéaste tchadien François Woukoache, Nous ne sommes plus morts, est terminé. Lors du Fest’Africa rwandais, le plasticien sud-africain Bruce Clark a ouvert le « Jardin de la mémoire ». Un jardin jonché de caillous déposés par les Rwandais : un million de pierres qui représentent le million de victimes du génocide.

 

Retour au sommaire du dossier

 

 




  Soyez le premier à commenter cet article

Commenter
  • Les messages comportant des attaques verbales contre les personnes seront supprimés.
  • Vous pouvez renouveler le code de sécurité en appliquant un rafraîchissement à votre navigateur.
  • Appliquer cette méthode de rafraîchissement si vous avez entré un mauvais code de sécurité.
Nom
E-mail
Site web
Titre
BBCode:Web AddressEmail AddressBold TextItalic TextUnderlined TextQuoteCodeOpen ListList ItemClose List
Commentaire

Code:* Code

Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4.5