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Rwanda, mémoire d'un génocide - La parole des fantômes Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
07-11-2011

Koulsy Lamko, 41 ans, auteur prolixe, qui touche aussi bien au théâtre qu’à la poésie, aux nouvelles ou aux scénarios, dirige actuellement le Centre universitaire des arts à Butare. Il a écrit, dans le cadre du projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire », un foisonnant et passionnant roman, La phalène des collines. Entretien.

 

Comment avez-vous réagi quand le génocide a commencé au Rwanda ?


J'étais horrifié. À l'époque je vivais encore en France. Je quittais discrètement toute compagnie pour me réfugier devant l'écran à 20h le soir. Mais quand l'innommable défilait, je m'efforçais de fermer les yeux pour ne pas voir. Je revivais toutes les guerres du Tchad que j'ai connues.


À la télé, on parlait beaucoup plus des colonnes de réfugiés qui émigraient vers le Congo que des centaines de milliers de Tutsi et Hutus modérés sauvagement assassinés.


Ensuite j'ai écrit un article dans L'Echo du Centre dont la verdeur et la violence m'ont valu des inimitiés et surtout d'être "taxé communiste" juste parce que je dénonçais la cruauté des puissances de l'argent. Puis un peu comme un certain nombre d'étudiants noirs, j'ai aidé àla collecte des vivres et autres habits et couverture qui devaient être acheminés vers le Rwanda, avec cette amertume que vous insuffle l'impuissance d'agir autrement.


Certaines scènes de votre livre, La Phalène des collines, sont très crues, très violentes, comme la description du viol. Pourquoi ce parti-pris ? Est-il possible d'écrire l'horreur d'un génocide ?


Il me fallait exorciser la douleur que la vue des sites du génocide m'a gravée sur le coeur. La scène du viol est née de la vue du corps pourrissant d'une dame étalée dans l'Eglise de Nyamata et qui possédait dans le sexe un énorme morceau de bois. Cette image m'est restée collée sur la rétine pendant des mois. Il fallait que je m'en débarrasse pour passer à l'action constructive.


Ceci dit je ne vois pas comment je pourrais décrire un viol avec des mots tendres, des circonlocutions. Mes mots dans cette scène sont crus pour suggérer la cruauté d'un viol. L'acte lui-même est d'une sauvagerie que seule la verdeur et la cruauté des mots pourraient permettre de suggérer; non pas d'atteindre à la perfection descriptive ; mais juste permettre que se crée le dégoût même chez le lecteur. Pour moi les mots peuvent posséder la magie de hérisser la peau du lecteur ou de le couvrir de sueur.


Cependant cette scène prend tout une autre dimension dès lors que l'on réalise également la distanciation de la narratrice: la phalène qui se rit de sa condition, un rire sarcastique, cynique qui se veut élévation au-dessus du physique pour proposer une autre lecture: celle au second degré du viol des institutions politiques, culturelles , religieuses du Rwanda par l'Église catholique. N'oubliez pas que c'est une Reine qui a été violée par un Prêtre.


Dans votre livre est contée l'épopée de Bisesero sur un ton qui rappelle les récits d'Homère. Quelle est la valeur symbolique de ce qui s'est passé à Bisesero ? Bisesero semble être le seul endroit où l'humanité a survécu au Rwanda...


Bisesero est l'un des hauts lieux de la résistance que la mémoire garde. Un peu partout dans le reste du pays, les gens sont allés comme des boeufs à l'abattoir en étant soumis par avance à la mort. À Bisesero, ils se sont battus pendant presque un mois.


J'appelle en réalité cette partie : « l'épopée des victimes » comme en antiphrase parce qu'ici les héros ne sont pas ceux qui sont venus à bout de l'assaillant mais ceux qui ont péri en se battant. Pour moi les vaincus sont ceux qui ont tué. Les victimes en mourant debout ont démontré que la vie est encore possible si l'on se bat même si l'on ne l'a conservée que pendant un mois.


Le génocide, écrivez-vous dans La Phalène des collines, laisse "un océan de vide, un énorme gouffre dans la mémoire". Les Rwandais sont-ils condamnés à l'amnésie ? Un peuple qui a perdu la possibilité de se remémorer son histoire et de se rappeler ses racines a-t-il encore un avenir ?


Le vide est ici à prendre sous plusieurs angles: le vide physique que laissent les parents les amis disparus mais aussi ce vide de la mémoire affective que les relations ont tissées, cette mémoire du quotidien que chaque être avec son "territoire du moi" apporte à la vie de ceux qui l'entourent : les rires, les éclats de voix, la caresse, l'histoire de chaque vie...Le génocide en révélant brutalement la bête en l'homme a du même coup détruit l'humanité en lui. Aujourd'hui, la mort est banalisée: "on a vu pire".


Mais les Rwandais tentent de reconstituer cette mémoire affective, de revivre en tissant de nouvelles relations en confortant celles qui existent encore, en inventant d'autres formes de bouées pour émerger du suicide collectif.


La mémoire du génocide rwandais s'organise d'une manière différente de celle de l'holocauste. Alors que les tentatives de représentation par la fiction de la Shoah sont vivement critiquées (ainsi de La vie est belle, de Begnini), les romans se multiplient avec ce projet "Rwanda, écrire par devoir de mémoire". Alors qu'il a fallu longtemps pour qu'on se décide à écrire sur la Shoah, vous écrivez très peu de temps après le génocide... Autant l'holocauste est réputé "indicible", autant le génocide rwandais est source de paroles. Comment expliquez-vous cette différence ?

 

Les Juifs ont imaginé des formes de solidarité pour faire exister la Shoah dans la conscience de l'Humanité. Profanez une tombe de cette époque-là ; le monde entier l'apprendra.


Quand bien même l'incursion de la fiction dans la relation d'une telle tragédie reste difficile, il me semble que nos traditions profondes envisagent la mort comme un passage et souvent elle donnait lieu à un rituel très théâtralisé où la souffrance s'exprimait en vers poétiques, mêlant récits de hauts faits de celui qui quittait le monde des vivants avec l'espoir qu'il vivra en paix dans le village des morts. Nous n'avons d'autres capitaux que la parole pour dire au monde que nous existons aussi, que nous en avons le droit comme tout être qui vit et respire. Les déclinaisons du verbe restent le choix du seul locuteur: fiction ou réalité, lorsque l'on est en situation de survie, l'on n'a pas le choix de ses armes.


Le Rwanda n'a pas enterré ses morts. Les sanctuaires du génocide se visitent aujourd'hui. Comment expliquer ce choix unique au monde ? Ces sites peuvent-ils échapper au "tourisme de l'horreur", décrit au début de La phalène des collines ?


Le génocide de 1994 n'est pas le seul dans l'histoire du Rwanda. Aussi est-il important pour prévenir d'autres génocides, et surtout pour convaincre les négationnistes, de conserver des lieux de la mémoire si tristes soient-ils. Le tourisme de l'horreur ne se définit que par l'attitude de celui qui visite, par ce qu'il ressent devant ces corps momifiés.


Dans ma tradition, l'on pouvait conserver le corps d'un mort pendant longtemps, parfois même le conditionner pour attendre l'un de ses proches devant venir d'un village lointain. L'on ne peut déclencher le processus du deuil que lorsque l'on a vu.


Ceci dit, la phalène a commencé à avoir en horreur les visiteurs parce qu'ils l'ont transformée en star, la photographiant par ci, la filmant par là et cela non pas en compassion mais pour d'autres mobiles inavoués. Et lorsque l'auteur de La phalène préconise que l'on enterre les morts, il s'agit en seconde lecture d'inviter à l'élévation, au dépassement du survivant qui fait que le mort ne demeure pas objet de haine entre les parents des victimes et le coupable. Qu'on lui permette d'accéder à la Cité du Temps (inhumation symbolique) pour que la vie soit à nouveau possible.


Le pardon est difficile presque tout aussi inhumain dans un contexte aussi douloureux; mais la vie, l'espoir n'est encore possible qu'à ce prix. Sinon le sang appelle le sang et le cercle vicieux s'installe.


À la fin du livre, dans les remerciements, vous écrivez : "Que les morts de Nyamata, Ntarame, Murambi... de toutes les Mille collines me pardonnent d'avoir profané le seuil de leur silence !" Avez-vous ressenti de la culpabilité en écrivant cet ouvrage ? Avez-vous jamais pensé abandonner, pour cette raison ou pour une autre, ce travail ?


La difficulté pour moi dans ce travail c'était d'écrire sans pouvoir observer la distance critique qui fait qu'un livre est un objet d'art.

J'avais une chose à faire: me reconstituer, recoller les parcelles de mon être complètement déchiqueté. Je ne pouvais pas faire de l'esprit, me réfugier dans la beauté de la langue, l'exercice de style.


J'avais le choix entre le silence et la parole: un dilemme insoutenable lorsque l'on n'est ni sourd ni muet. Le premier, le silence conforterait le "black-out" fait sur le Rwanda et consoliderait les théories négationnistes. Le second m'exposait à la critique mais au moins permettait que l'on en parle.


C'est vrai que j'ai failli abandonné l'écriture de la Phalène chemin faisant parce qu'émotionnellement cela me demandait beaucoup d'efforts, beaucoup d'énergie au plan de l'imaginaire et me fragilisait au niveau de mon équilibre mental puisque pour moi écrire c'est aussi vivre avec mes personnages, dialoguer avec les morts, ressentir leurs angoisses devant les poursuivants, entendre leurs gémissements, mais également douter avec les vivants de leur avenir, vivre leur peur du quotidien fragile, ressentir leur désir de vengeance, leur culpabilité, leur innocence aussi. C'est indescriptible l'état d'âme qui m'anime lorsqu'au détour d'un chemin je rencontre les regards d'un groupe de prisonniers parmi lesquels il ya certainement des coupables mais aussi certainement des innocents...


Et puis comment faire fi des témoignages de ceux qu'on a rencontré, qui sont devenus des amis mais qui ont attendu d'avoir gagné votre confiance avant de vous parler...mais qui se sentiraient trahis s'ils ne retrouvaient leur douleur entre vos mots. "Taire ou ne pas taire" c'était là la question.


La phalène malgré tout est née de toutes ces contradictions... un peu comme ce beau papillon qui paradoxalement ne se manifeste que la nuit.


Il y a parfois des césariennes dans l'acte de parturition d'accouchement, "ma phalène" était née sous césarienne, il fallait que j'apaise les parois de mes entrailles endolories, que je répande du baume sur les plaies. C'est aussi un acte rituel lorsque l'on se fait porte-parole des morts, de ceux qui ont désormais une autre parole que celle de la colère. J'ai écrit, j'ai parlé avec beaucoup de colère. Ma colère était profanation, mon silence aurait été culpabilité. J'ai demandé pardon; mais je ne dis pas que j'ai péché au sens moral (c'est une notion judéo chrétienne de la culpabilité).


Ma formule porte plutôt le poids du respect que je leur dois comme à ces entrailles qui finissent par lâcher le bébé en césarienne lorsqu'on les ouvre. Voilà le sens profond de ce texte en fin de livre. Reliez-le à l'exorde en début du livre.


Un exorde qui s’achève par cette phrase : « Cependant, ici, je n’ai qu’un seul droit : celui de la paraphrase de l’histoire »...


Vous êtes directeur du centre universitaire des arts à Butare. Quelles sont les activités de ce centre ? Quel sens leur donnez-vous ?


Il nous semble (le recteur de l'Université Nationale du Rwanda, Dr Emile Rwamasirabo et un certain nombre de camarades et moi) après diagnostic que l'un des chaînons manquant dans les stratégies de reconstruction du pays c'est la problématique culturelle. Nous avons mis en place ce centre pour répondre aux impératifs qui sont la formation des artistes pour améliorer leur performance, la promotion de la créativité et de la production, la diffusion des objets culturels. Comment permettre que par les arts (musique, danse, théâtre, peinture, sculpture, l'écriture etc.) se reconstitue la mémoire affective d'un peuple meurtri ? Comment aider à la naissance des talents au milieu de ce chaos ? Comment ouvrir une jeunesse en recherche de valeurs positives à elle-même et au monde environnant ? Comment participer par les arts à la dynamique de l'unité, de la réconciliation? Comment sensibiliser sur les thématiques essentielles sur les droits de l'homme, le sida, les droits des enfants? Comment faire que par l'art les artistes se redécouvrent dignes d'une culture prise en otage par la colonisation religieuse? Comment offrir du divertissement, faire en sorte que la vie soit un peu plus gaie...


Voilà un certain nombre de questions auxquelles nous avons la prétention de rechercher des réponses. Le centre organise des ateliers de formations, de créations, des clubs de lecture, des clubs cinéma, accueille des festivals, aide à l'édition, à la production de films documentaires, des journées de réflexions sur les thèmes de la culture, etc.


Vous vivez au Rwanda. Comment vit-on au Rwanda aujourd'hui ?


L'on vit au Rwanda comme l'on peut vivre ailleurs en acceptant les affres et les joies du quotidien de tout le monde. Ce qui peut séduire c'est cette volonté inébranlable des hommes et des femmes de s'en sortir, de vaincre les démons de la haine et de la peur. Le pays se construit avec les difficultés que l'on connaît habituellement aux pays africains cependant en étant habité par la rage de survivre, de renaître.


Il est nécessaire qu'une plus grande solidarité internationale permette que soit confortés les acquis et que la pauvreté soit réduite pour que les efforts déployés pour la réconciliation porte plus de fruits. Véronique Tadjo dans son roman Voyages jusqu'au bout du Rwanda dit ceci: "Le Rwanda est en nous". Si nous voulons qu'il revive c'est à nous de le vivre en nous et dans nos actes de chaque jour.


Propos recueillis par Sylvain Marcelli

 

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