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Rwanda, mémoire d'un génocide - L'histoire comme seul espoir Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
07-11-2011

Les colonisateurs européens ont falsifié l’histoire du Rwanda. Ce mensonge monumental a rendu possible le génocide. Jean-Pierre Chrétien, chercheur au CNRS, le prouve dans un livre fondamental, qui rassemble les résultats de plusieurs années de recherche, déjà évoqués dans des publications précédentes. Face à lui, les assertions révisionnistes d'un Bernard Debré ne tiennent pas.

 

En 1994, alors que le génocide rwandais s’affichait en direct sur les médias du monde entier, rares sont les journalistes qui ont cherché à expliquer quelles étaient les racines de la tragédie. La vitesse et l’instantanéité des informations telles qu’on nous les sert en est la cause. Mais le je-m’en-foutisme de ces médias ont une raison plus profonde encore : « L’atrocité des massacres (...) a réveillé l’imaginaire de la barbarie africaine et fait ressortir la vulgate raciale de l’époque coloniale ». L’analyse est de Jean-Pierre Chrétien, spécialiste de la région, directeur de recherche au CNRS. Soyons plus direct : en fait, personne ici n’a été étonné que des nègres se tapent dessus au nom de leurs tribus. Car, pourquoi le cacher ?, notre connaissance de l’Afrique ne va pas beaucoup plus loin que Tintin au Congo. De plus, les images simplistes du combat tribal évitent de se poser trop de questions, entre autres sur nos responsabilités. A l’époque, elles permettent par exemple à François Mitterrand de lâcher, sans offusquer personne : "Dans ces pays-là, un génocide c’est pas trop important". »

 

Or, en se contentant de conceptions sommaires, en refusant d’aller plus loin que le bout du journal de 20 heures, nous entretenons sans nous l’avouer le mensonge qui a permis le génocide. Accepter la nature tribale et ethnique de la division entre les Tutsis et les Hutus permet de résumer l’acte génocidaire à un acte de guerre, et donc de ramener le mal absolu à l’échelle d’un conflit classique. La question n’est plus : pourquoi, comment le génocide des Tutsis a-t-il été possible ? La question devient : comment séparer ces Africains belliqueux ? Pour paraphraser Godard, on donne cinq minutes aux Tutsis et cinq minutes aux Hutus pour s’expliquer, en espérant que ces « frères ennemis » sauront enfin s’entendre. C’est ici que prend racine le révisionnisme, incarné en particulier par la thèse du « double génocide » (défendue notamment par Jean-Louis Debré, lire ci-dessous).  En déplaçant le problème, on nie la réalité de l’horreur.

 

Des ethnies fantasmées par le colonisateur

 

Cette manière de voir n’est pas seulement odieuse : elle est complètement infondée. Historiquement, sociologiquement, économiquement, cette hypothèse du fonctionnement tribal et ethnique est erronée. C’est  ce que prouve l’étude universitaire de Jean-Pierre Chrétien. C’est ici que l’histoire devient un enjeu politique extrêmement fort. Le chercheur parle d’ailleurs explicitement d’un « combat pour l’histoire en Afrique ». Combat difficile, puisque longtemps les peuples africains, réputés primitifs, ont été un objet d’étude pour les anthropologues plus que pour les historiens. Histoire difficile aussi parce qu’elle est « indissociable de l’historiographie qui l’a fait émerger, non sans détours, de son sol, de la parole de ses anciens et des écrits des étrangers. »

 

En remontant deux mille ans d’histoire, et en élargissant le spectre de sa réflexion à toute l’Afrique des Grands Lacs (soit la région comprise entre les lacs Victoria, Tanganyika et Kivu), l’auteur fait oeuvre nouvelle. En effet, ces pays, découverts très tardivement par les explorateurs européens, vivent sur une histoire falsifiée de bout en bout, construite de toutes pièces par des colonisateurs attentifs à propager leur idéologie et inconscients de leur ethnocentrisme. Dès les années 20, les quelques « savants » qui ont écrit le passé de ces pays qu’ils ne connaissaient pas, et qu’ils ne se sont pas donné la peine de découvrir, ont plaqué leurs conceptions simplistes sur une réalité infinement complexe, dont on connaît encore mal aujourd’hui le détail. L’organisation sociale a ainsi été décrite à travers le prisme de la société féodale européenne, qui était elle-même à l’époque complètement fantasmée. Les différences entre les Tutsis, les Hutus et les Twa, qui peuplent la région, ont été lues avec la loupe déformante de l’idéologie raciale gobinienne alors en vogue. Les Occidentaux de l’époque ont convoqué pêle-mêle la Révolution française, les Francs, les Suisses, les Caucasiens ou encore les Juifs pour expliquer ce qu’ils ne s’étaient même pas donné la peine de regarder.

 

Il est difficile encore aujourd’hui de comprendre quelles étaient, avant la prise de pouvoir européenne, les différences entre les Hutus et les Tutsis, qui ne sont manifestement pas des groupes ethniques, puisqu’ils parlent la même langue, ont la même religion, vivent selon le même mode de vie et dans la même région. Or, le colonisateur a réussi à imposer une vision ethnique de la société rwandaise en cinquante ans, division qui est à la source du génocide. « Le vecteur essentiel de cette reformulation du clivage Hutu-Tutsi sera l’école », écrit l’auteur. Dès 1928, le colonisateur crée deux écoles, avec des programmes et dans des locaux différents. Voilà comment se créent de toutes pièces les « différences raciales ». Voilà d’où vient cette « organisation tribale » « typiquement africaine » !

 

Le génocide était prévisible

 

Cette surenchère ethniste est appuyée par l’Eglise catholique, archidominante au Rwanda : « Une nouvelle génération de missionnnaires, inspirée par les idéaux de la démocratie chrétienne, adhère intimement au populisme hutu. Les Flamands y retrouvent leur combat contre les Francophones ». Jean-Pierre Chrétien relève par exemple que le mandement de carême de 1959 affirmait : il y a « dans notre Rwanda (...) plusieurs races assez nettement caractérisées ». Le comportement des autorités ecclésiastiques en 1994, qui encouragent pour la plupart ouvertement le génocide, s’explique par ce passé peu reluisant.

 

Deux élites intellectuelles ont été élevées l’une contre l’autre par les autorités européennes, qui jouent une fois l’une, une fois l’autre. Après avoir favorisé les Tutsis, les Belges apportent ensuite, dans un revirement spectaculaire, leur soutien aux Hutus dans les années 60. Les Tutsis avaient en effet le tort de réclamer plus de pouvoir, voire l’indépendance (finalement acquise en 1962). « Enfants chéris du colonisateur, les Batutsi sont devenus du jour au lendemain des Rwandais juste tolérés dans leur pays. » dénonce Jean-Pierre Chrétien. Près de 150 000 Tutsis s’enfuient dans les pays limitrophes, créant une diaspora qui s’exprime aujourd’hui dans la vaste recomposition que connaît la région. La conclusion est terrible : « La décolonisation s’est donc accompagnée de la déchirure d’une nation. » Le premier acte du génocide se joue en 1963. De son côté, le Burundi, dont la problématique historique et sociologique était très différente du Rwanda, souffre des mêmes schémas plaqués : en 1965, il entre dans la spirale de la violence.

 

Il est sidérant de constater la rapidité avec laquelle cette histoire tronquée s’est diffusée dans la conscience collective de ces deux pays. Il est effrayant de voir que le génocide découle directement de ce mensonge. L’entreprise de Jean-Pierre Chrétien, qui cherche à restituer l’histoire vraie des populations de l’Afrique des Grands Lacs, revêt dès lors une importance considérable. En effet, le rappel de la responsabilité des administrations coloniales dans la construction de l’idéologie meurtrière ne peut suffire à couper les racines du mal. En revanche, en découvrant sa véritable histoire, le Rwanda pourra peut-être enrayer la machine du génocide, qui est sans doute encore en marche. L’histoire est peut-être le seul espoir de ce pays meurtri, le passé son horizon salvateur.

 

Jean-Pierre Chrétien, L’Afrique des Grands Lacs, deux mille ans d’histoire. Aubier 2000

 

 

Cry Le révisionnisme tranquille de Bernard Debré

 

Bernard Debré s’affiche régulièrement dans les médias, notamment dans l’hebdomadaire Marianne, qui le soutient dans ses positions révisionnistes, comme un spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs. Si l’enjeu n’était pas si lourd, on pourrait en rire. En effet, la seule preuve de cette connaissance poussée est un livre de 250 pages, écrit en grosses lettres et dans un style balourd. Et l’un des principaux documents qui fondent les positions de Debré n’est rien moins que « le rapport de synthèse publié à l’Institut d’études des relations internationales » écrit par... sa fille, qui n’est pas vraiment reconnue comme une spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs. Dans la préface, l’auteur n’hésite pas à proclamer : « J’ai voulu répondre avec ce que je suis. » Eh bien, ce n’est pas grand chose.

 

Le livre en question, intitulé Le retour du Mwami, est truffé d’approximations et de mensonges. Debré parle du génocide à coups de petites phrases et de formules assassines, qui, si elles fonctionnent sans dommage dans le contexte de la politique politicienne intérieure, scandalisent ici définitivement. Témoins ces deux considérations : « L’histoire semble s’accélérer en Afrique » (l’axiome est percutant), « L’Afrique se donne en spectacle » (le génocide n’est finalement qu’un spectacle). Dès l’ouverture du livre, le nombre des morts au Rwanda est ramené entre 300 000 et 500 000, alors que la réalité approche le double.

 

« En gros »

 

La thèse et le style de Debré sont condensés dans un paragraphe : « En gros, ce que peut en toute bonne foi retenir le télespectateur moderne des drames qui se sont déroulés dans cette petite partie du monde, c’est que des Hutu ont massacré des Tutsi, puis que des Tutsi ont occis des Hutu... C’est déjà, présenté de cette façon, une situation assez inhabituelle. Il est plutôt rare, en si peu de temps, de voir des populations génocidées se retourner brutalement contre leurs bourreaux pour se lancer à leur tour dans des massacres » (p. 16). Relisez chaque mot de cette citation, il n’en est pas un qui ne soit scandaleux.

 

Debré attaque durement François Mitterrand pour sa politique en Afrique, l’ONU pour son inaction, Paul Kagame pour son opportunisme politique. Là-dessus, on peut être « en gros » d’accord avec lui, même s’il faut souligner le manque absolu de finesse des analyses. Là où en revanche, il dérape très lourdement, c’est quand il écrit : « Le nettoyage ethnique organisé par les Tutsis se révèle aussi brutal et organisé que le génocide perpétré par les Hutus. » Le Mwami, roi tutsi dont l’auteur annonce le retour, est évidemment Paul Kagame, qui ferait « assassiner des centaines, des milliers de Hutus, simplement parce qu’un Hutu est considéré aujourd’hui au Rwanda comme un criminel ». Il reprend ainsi sans nuance la thèse du « double génocide ».

 

Debré, évidemment, reprend aussi l’idée classique selon laquelle l’Afrique n’est pas faite pour la démocratie. L’ancien ministre de la Coopération a heureusement des solutions adaptées à la barbarie de ces nègres imbéciles. Il examine ainsi la possibilité d’un redécoupage du Rwanda en fonction des différences ethniques, ce qui revient à valider la propagande des génocidaires, puis demande naïvement : « Au fond, est-ce une solution tellement stupide ? » Faut-il vraiment lui répondre ?

 

> Bernard Debré, Le retour du Mwami, Editions Ramsay 1998.

 

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