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Rencontres de 2001 à Longo Maï, réseau européen de coopératives autogérées Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Malvira   
16-10-2001

Pendant le sommet de Gênes se sont tenues des rencontres internationales à Grange-Neuve qui est le cœur politique et l’emplacement pionnier de Longo Maï (« que ça dure longtemps », vieux salut provençal), un réseau européen de coopératives autogérées où vivent plus de 300 personnes sur une dizaine de lieux différents. Grange-Neuve, ce sont 300 ha perchés sur les collines sèches de Haute-Provence, situés sur la commune de Limans près de Forcalquier, le décor central du récit qui va suivre.

 

Ce texte n’est pas à lire comme une dissertation politique mais avant tout comme une histoire. Celle d’une petite partie de l’aventure que nous sommes en train d’essayer de construire au milieu des ruines d’une civilisation qui n’a plus rien à nous offrir que les promesses d’un suicide collectif à plus ou moins brève échéance.

 

Sachez que pour nous embarquer dans le vaisseau de cette aventure, nous ne sommes pas équipés de grand chose d’autre que la rage de la conviction et d’un dégoût profond pour le grégarisme de l’acceptation des choses telles qu’elles sont. Sachez que nous sommes pénétrés à la fois par le doute  et une ambition peut-être démesurée. Sachez aussi que si vous nous rencontrez, vous nous trouverez probablement assez brouillons et régulièrement chiants.

 

Après le désenchantement de tout, après le découragement et la résignation, après qu’on ait tenté de nous faire croire que plus rien n’est possible en ce monde que de se battre pour sauver sa propre peau, nous avons fait le pari qu’un avenir est encore envisageable pour l’humanité si seulement nous prenons la peine et le temps de le construire.

 

Orphelins des Internationales du passé, débarrassés de leurs dialectiques révolutionnaires prêtes à l’emploi, rendus très sceptiques par tous les errements et les échecs de nos aînés, nous sommes pourtant poussés de l’avant par l’évidence de la nécessité de sortir de la merde ambiante.

 

Si nous avons renoncé à lutter pour le mirage d’une révolution prolétarienne, pétris du doute que seule l’émotion de la révolte soit capable de transformer ce monde vers une réalité plus juste, nous croyons plus que jamais en la capacité de l’être humain à transcender sa propre médiocrité et ses réflexes destructeurs. Et ce sera tout pour un avant-propos lyrique de nos motivations de base.

 

Joyeux prophètes

 

Puisque les histoires que l’on raconte s’amorcent généralement par un début (sauf dans le cas du Nouveau roman, mais vous conviendrez avec moi que la lecture en est plutôt abrupte voire totalement impénétrable), disons que celle-ci commence à Milan. Sous les premières chaleurs du mois de mars, la capitale lombarde accueillait dans l’indifférence et l’ignorance générale la première réunion européenne de l’AMP (action mondiale des peuples).

 

C’était la première fois que j’allais assister à une réunion de ce qui en anglais se nomme « pidjihèï » (PGA, people global action). Aidée par mon imagination fantasque, je tentais de me représenter ce qui était supposé incarner l’élite de la crème de l’avant-garde des nouveaux pôles radicaux de la révolution mondiale libertaire anticapitaliste fondée sur l’action directe.

 

Parce que quand vous entendez AMP, vous pensez immédiatement « joyeux prophètes des premiers contre-sommets », vous entrevoyez une non-organisation où convergent une série de célèbres mouvements paysans du Sud avec des activistes occidentaux comme ceux de Reclaim the Street. Et puis la logistique de la mémorable caravane intercontinentale de 1999 et son parfum de ravages anti-transgénique, où, alors qu’on ne se connaissait pas encore, on s’est presque tous retrouvés mêlés de près ou de loin.

 

Arrivée sur place cependant, j’avoue que toute l’agitation qui se déployait sous mes yeux m’a laissée quelque peu sceptique et sur ma faim. Dans le Léoncavallo (squatt mythique aux 25 ans d'âge, véritable institution des centres sociaux italiens), il y avait bien les plants de cannabis, les portraits du Che et les murs graffités. Et puis, on avait conscience de fouler le sol du siège des légendaires Ya Basta, initiateurs de l’idée des Tutti Bianchi.

 

Mais finalement tout cela restait quand-même foncièrement conventionnel. J’essaye parfois de me représenter l’image que peuvent avoir des gens que –naïvement- je catalogue comme intégrés dans la société au sujet de nos petites individualités et groupes qui se prétendent révolutionnaires. Et dans ce qui pourrait être vu comme un éclair de lucidité, je me dis qu’ils doivent bien se poiler en nous voyant vêtus de fringues et matos high-tech, pianotant avec rage et dextérité sur nos claviers informatiques, accros de nos courriels et nous nourrissant d’aliments industriels. C’est presque schizophrène de se prétendre anticapitaliste et d’avoir si bien intégré dans notre propre corps et nos comportements tant de composantes de cette société industrielle. Fin de digression.

 

Donc l’ambiance qui régnait à Milan m’évoquait plus des rencontres inter-entreprises, avec les mêmes jeux de pouvoir et le même côté mondain. Non, non, j’exagère, je suis méchante gratuitement et de toutes façons, je n’ai jamais mis les pieds à des rencontres inter-entreprises. Disons que le malaise provenait de la gestion très speedée des discussions. A 200 personnes parlant au moins six langues différentes pendant deux jours, il est clair qu'on ne pouvait pas prétendre à plus qu'effleurer la surface des questions qui se posaient à nous. Or des questions sérieuses et urgentes à approfondir, on en avait une série dans la tête. Il nous est vite apparu que la mise en cause fondamentale de la course aux contre-sommets comme principal mode d'action ne semblait pas à l'ordre du jour pour la majorité des participants.

 

Ce décalage nous a amenés à constater notre frustration générale, en tous cas dans le camp des participants francophones. Fidèles à l’orthodoxie autogestionnaire, on s’est dit grosso modo : bon, on ne trouve pas ce que l’on cherche ici, alors bon sang, créons un espace pour défricher ces questions qui nous intéressent d’une manière qui nous paraisse plus opérationnelle. C’est de là qu’est venue l’idée d’organiser des rencontres sur la colline de Grange-Neuve durant un été qui s’annonçait secoué de manœuvres activistes.

 

Claque dans la gueule

 

Si indéniablement les contre-sommets nous ont redonné la pêche et l’espoir d’élargissement des mouvements d’opposition en mettant quelques nuages dans la pureté du ciel de la pensée unique et son bréviaire de la résignation, il faut garder à l’esprit que tout cela est fort brouillon et fort fragile. Notre crainte était depuis plusieurs mois grandissante face à la tournure que prend cette course aux contre-sommets que l'on sent comme de plus en plus limités sur le plan des possibilités d'action. Il est peut-être utile de préciser que notre ambition politique et sociale va bien au delà d’une agitation momentanée des foules en colère dans la rue. Plus grave : ces grands-messes prêtent le flan trop facilement aux velléités répressives d'Etats paranoïdes quant aux menaces pesant sur leurs ambitions sécuritaires. Ces Etats à la solde d’un pouvoir économique rendu hystérique à la moindre critique, pensant peut-être que leurs efforts pour mater toutes les révoltes avaient permis d'atteindre le degré zéro de la contestation intérieure (ou de la réduire à des substituts marginaux).  Douloureusement se précise notre conscience que le pouvoir économique qui se cache sous la face avenante des "Etats démocratiques du monde libre", supposés être fondés sur les droits de l'homme (qui signifient avant tout le droit de propriété), se cachent des intérêts prêts à tous les sacrifices humains, toutes les barbaries pour perpétuer leur hégémonie.

 

Plus largement : les polémiques énervantes entre Attac et les mouvements se proclamant radicaux, le spectre de la récupération par l’Etat  et le grand capital, le grondement de la répression, l’impression de jouer les épouvantails ou les guignols dans les médias, toutes ces questions commençaient à être un peu trop ressassées et créaient des blocages crispés.

 

Une figure importante à mentionner dans la configuration de nos questionnements : René Riesel, sorte de déclencheur charismatique et controversé, nous ramenait au dérisoire de notre position et de nos stratégies. Ses textes constituaient une bonne claque dans la gueule de nos petits films intérieurs où l’on a parfois trop tendance à se prendre pour des héros de l’anticapitalisme.

En arrivant un soir à Grange-Neuve, après notre retour de Milan, nous n’étions pas très assurés en prenant la parole pour proposer cette idée de rencontre au cours de ce que nous nommons une « réunion générale ».

 

On prévoyait qu’il allait falloir défendre becs et ongles cette proposition, qu’on allait se prendre un tas d’objections et de blocages allergiques dans la gueule… bref, que ça ne serait pas de la tarte. Etonnamment, l’idée générale de la rencontre fut assez facilement acceptée, presque trop à notre goût.

 

S’en sont suivies des semaines de pataugeage intellectuel, d’oscillation entre périodes de doute profond et moments d’enthousiasme. On s’est lancés à corps perdu dans des chantiers de déblayage, de rangements de vieilles toiles de tente militaires pourries, d’envois de courriels et autres soubassements logistiques. La trame de l’organisation de notre événement de l’été s’est pourtant rapidement construite, fondée sur quelques principes simples qui correspondent à notre sensibilité politique et je dirais presque culturelle (sans la connotation prétentieuse qu’on peut attribuer à ce terme).

 

Vaste échange

 

L'objectif de ces rencontres était relativement simple dans sa formulation : créer un temps et un espace pour des discussions collectives entre des groupes engagés dans les formes d'action directe de résistance contre le système capitaliste, marchand et industriel. Six semaines pour établir un état des lieux sur la nature de notre mouvement/mouvance et ses perspectives stratégiques. Six semaines pour se rencontrer et rafraîchir Longo Maï de l’intérieur, pour matérialiser ce que nous sentons comme un réseau d’affinités par une rencontre physique. Nous ne voulions surtout pas mettre sur pied des Etats-généraux de l'anti-mondialisation ou autre réunion fourre-tout qui nous aurait dépassés par son ampleur et attiré une foule d’indésirables. Et si l’identité des groupes invités vous paraît incertaine, c’est qu’elle faisait justement partie des questionnements à approfondir. Je pourrais exprimer un crédo commun pour nous caractériser : le refus de se définir comme militants tout comme celui de considérer la lutte politique comme une partie spécifique de notre existence.

 

Le choix des dates, par sa durée, matérialisait notre volonté de sortir de l’activisme (c’est à dire la course perpétuelle aux actions). La simultanéité avec Gênes répondait à notre souci de créer un événement parallèle pour afficher notre résolution à sortir de la spirale périlleuse des contre-sommets. Concernant le contenu, on s’est dit d’entrée de jeu que ce n’était pas à nous de le définir ni de la maîtriser. On est partis du principe de ne pas fixer à l’avance le contenu des débats ni même leur forme. « La rencontre se fera par les gens qui seront là et s’y investiront. » Au contraire d’une fainéantise non assumée, une telle exigence de départ demande une bonne dose de sérénité et une grande confiance dans la surprise des invités qui répondraient présents.

 

Dernière condition importante : ne pas faire de ces rencontres un espace purement intellectuel animé de beaux échanges rhétoriques avec invitation de spécialistes comme gage de sérieux. Mais au contraire laisser beaucoup de temps à l’informel. Et prévoir une répartition entre travail intellectuel et manuel, en accordant une importance égale aux deux pôles. Pour préparer les discussions, on a proposé un vaste échange de textes entre les personnes invitées, histoire de se mettre déjà dans le bain et abattre ses cartes d’entrée de jeu.

 

Machine

 

Cette dynamique fut initiée par un texte au ton volontairement très affirmatif pour éviter des suites trop timorées, qui, pour se lancer à l’eau, répondait à des questions telles « contre quoi nous battons-nous » ou « qui combat ».

 

Le résultat affiche une vingtaine d’écrits et donne lieu à des choses plutôt disparates, aux tons et angles d’approches tous forts personnels. Notons au passage que ce débat a commencé en glissant dans une discussion interne à Longo Maï, travers qui fut heureusement rattrapé de justesse sur la fin. Tout cela nous aura donné l’occasion de nous agiter au rythme du suspense de l’arrivée des textes et nous aura donné une bonne excuse –de plus ?- pour passer des soirées à s’imbiber d’alcool en dissertant sur le style, les idées et les soubassements personnels des pages qui s’accumulaient dans notre classeur.

 

Un peu d’émotion, beaucoup d’incertitudes et d’appréhension, voilà ce que j’ai ressenti le jour de la première « réunion officielle » du début des rencontres. Parce que mine de rien, après avoir lancé cette machine, on ne savait pas vraiment ce que ça allait donner. Y aurait-il du monde qui débarquerait ? Serions-nous submergés par des foules de révolutionnaires indésirables ? Ou bien n’y aurait-il personne et même nos potes nous laisseraient-ils tomber ?

 

Genre de perspectives compliquées à calculer, rendues plus angoissantes par les questions incessantes des gens : alors, combien de personnes vont venir pour ces rencontres ? De quoi allons-nous causer et comment ?

 

Les deux premières semaines furent calmes, sérieuses et studieuses. Avec à leur premières heures, un seul invité extérieur, j’entends par là extérieur aux gens investis à Grange-Neuve au delà des rencontres. La première réunion du soir se tint dans le hangar du Pigeonnier, qu’on avait déblayé à la sueur de notre front spécialement pour l’occasion. Mais dès ce premier jour, nous avons décidé de battre en retraite en raison du vacarme des poulets (toujours présents sous une quelconque incarnation pour contrecarrer nos plans), et dans une moindre mesure de leur odeur. Disons que cela fut surtout un bon prétexte pour nous replier vers le lieu central de tout ce qui allait suivre : le plateau de Fatsa. Il devint pour la circonstance notre QG incontesté, un lieu mixte pour le chantier et les discussions. En quelques jours, un merveilleux campement de fortune y fut installé, abrité de toiles de tentes militaires, et équipé de merveilleux sièges en palettes conçus par l’ingéniosité de l’ingénieux Pascal.

 

Signes de notre assiduité et de notre rigueur, il en subsiste un compte-rendu pour chacune des réunions quotidiennes. A noter que la sérénité des réunions fut grandement facilitée par le rythme des traductions entre le français et l’allemand, facteur qui a aussi contribué à calmer les ardeurs rhétoriques de certains francophones à la grande gueule.

 

Juste pour l’anecdote, sachez aussi que cette période fut placée sous les heureuses auspices du chocolat et de la bière, amenés dans les mannes généreuses de Pierre Noël et des innombrables contingents de Belges qui déferlèrent sans discontinuer pendant tout l’été. Ces Belges dont l’affabilité et le dynamisme permirent de rassurer ceux et celles des longo maïens qui n’avaient eu jusque là que peu de contacts avec cette entité ethnique particulière.

 

Nos journées se déroulaient selon un rituel assez bien ancré, remplies par des plages d’activités d’un modèle simple : lever si possible tôt le mâtin, démarrage du boulot sur le chantier ou dans les différents secteurs plus ou moins agricoles de la coopérative, suivis du repas et de la sieste et quand la chaleur du soleil déclinait, sur le coup de 18 heures, réunion collective du soir sous les chênes, clôturées par l’apéro et la bouffe, tout ce schéma s’égayant plus ou moins régulièrement de sorties baignade. Energisés par le dynamisme collectif, le plaisir d’être ensemble et l’enthousiasme des questions que l’on soulevait, on en oubliait assez souvent de dormir.

 

Un mort à Gênes

 

Survint le choc de Gênes.

 

Personnellement, je l’ai vécu au moment de l’annonce de la mort d’un manifestant. J’étais dans la cuisine en train de m’engueuler à propos d’une histoire de quiches. Un coup de fil qui aurait du se perdre dans la masse de ceux qui nous énervent tant au milieu des tâches culinaires : depuis son portable et au milieu du chaos des manifs, un copain nous appelait pour annoncer l’exécution par balles d’un manifestant. Je m’empresse de grimper l’escalier à flanc de colline jusqu’à notre QG de Fatsa et là, l’information est directement confirmée par France Info. Il faut bien comprendre que même si on avait défendu avec force la thèse de l’inutilité dangereuse d’aller à Gênes, beaucoup de nos potes s’y trouvaient quand-même. On était tous complètement inquiets, ce qui nous rendait hargneux, peu réceptifs et peu enclins à une réflexion mesurée et calme sur les événements.

 

Nos réunions se sont assez vite diluées dans des discussions plus ou moins stériles, avec un sentiment partagé de la difficulté à sortir de cet engluement. Phénomène pouvant être ressenti avec un certain agacement, cette phobie du pouvoir dans nos groupes nous paralyse parfois dans la prise de décisions. Elle nous amène à patauger à la limite de l’enlisement quand un consensus n’apparaît pas clairement.

Dans le cas présent, ce qui a contribué à nous sortir du marasme fut la prise en mains volontariste par un petit groupe de la rédaction d’un texte. « Therminador an 01 » développait sous la forme d’un manifeste original le principe de l’archipel comme forme politique et sous-tendait un principe de grignotage comme perspective stratégique. La sortie de ce texte a donné lieu à de vives réactions de critique ou d’enthousiasme. En tant que tel, il n’a pas servi longtemps de fil conducteur mais nous a permis de franchir l’étape de la division des assemblées plénières en petits groupes de discussion pour approfondir des thèmes. Car après deux semaines de brainstorming autour des textes préparatoires, on en était arrivés à une kyrielle de pages de synthèses de thèmes re-synthétisées, résumées et ré-organisées, sans que l’on parvienne à passer le pas de l’avancée sur des questions précises.

 

Et puis nous avons nous aussi participé aux petites séances de communication grandeur réelle avec les policiers à l’occasion de ce qui fut unanimement baptisé « la manif foireuse de Marseille ». Un appel national avait été lancé pour le jeudi à des rassemblements de protestation contre les violences policières de Gênes. A une bonne vingtaine, nous nous sommes rendus à Marseille en soulevant la poussière d’un mécontentement interne sur notre passage, où rendez-vous était donné devant le consulat d’Italie. Notre programme était simplement symbolique : lever le poing ceint d’un bandeau noir en scandant policia assassini. Hélas, la débilité militante de certain-e-s squatters marseillais a rapidement déclenché l’ire des hommes bleus. Le lancer raté d’une bouteille de peinture rouge atteignit de plein fouet le commissaire divisionnaire qui commandait le bataillon de CRS en place, le laissant inconscient pour quelques instants. S’ensuivit une désertion rangée, facilitée par les minutes d’égarement des CRS momentanément dépourvus de l’aboiement des ordres rassurants. Pistés dans les petites rues pendant près de 40 minutes par des BAC en civil nous fûmes finalement arrêtés. Nous eûmes le privilège d’une arrestation publique, à la terrasse du Bar du Peuple ou l’on venait de poser nos fesses, par un détachement de policiers furieux et tous ceux d’entre nous qui gardaient des traces de peinture rouge (16 personnes) furent menottés et emmenés, pour être heureusement rapidement relâchés.

 

Récits épiques

 

J’ai omis jusque ici une dimension importante de nos ébats discutatoires… Si dès le départ, nous avons refusé de soumettre nos discussions à la caution intellectuelle de quelconque spécialiste au CV ronflant, nous étions par ailleurs fort curieux et intéressés par des témoignages et apports de gens sur des terrains spécifiques. L’espace consacré à ces moments plus pédagogiques s’intitulait  « veillées » pour les questions historiques et théoriques, et « ateliers » pour les questions pratiques. Le volet des veillées historiques nous tenait particulièrement à cœur. Car si je nous ai dit consternés par les échecs de nos aînés, il ne faut voir dans cette formulation nulle mise en cause de leur bravoure, leur intelligence et sincérité d’engagement. C’est justement cela qui nous attriste tant, l’échec de gens dont on se sent proches par delà le fossé de l’Histoire ou des générations. Donc, nous voulons nous informer sur cette histoire pour essayer tant que faire se peut de repérer des erreurs déjà commises qu’on pourrait éviter et en tirer globalement les enseignements possibles. Ces veillées ont donné lieu à des récits écoutés avec beaucoup de concentration  sur la révolte des paysans des Basses-Alpes en 1851 (coup d’Etat de Napoléon III), les « années de plomb » dans l’Allemagne des années 70 ou un récit épique des premières heures de Longo Maï. Sur des questions plus contemporaines il y eut la soirée en compagnie de Lisa du DAN (Direct action network, groupe américain) pour converser sur l’organisation et le déroulement de Seattle et un autre soir Mikhail, compagnon-charpentier, nous a projeté un long film sur les blocages de trains nucléaires Castor en Allemagne. Le training de Lisa a donné lieu à des expérimentations des techniques d’action directe non-violente, avec à la clef le déploiements de manifs fictives sur le plateau de Fatsa. D’autres privilégiés ont profité des enseignements de Mikhail sur les techniques d’encordage et d’occupation des arbres. Je ne vais pas m’engager plus avant dans un récit détaillé de tous ces moments et ce qu’on en a retiré, sinon, j’attaque plutôt la rédaction d’un bouquin.

 

Après la crise autour de Gênes, le déroulement chronologique des événements se fait beaucoup plus confus dans mon esprit. La fatigue aidant, l’arrivée d’une grande masse de personnes a fait qu’on était solidement dépassés. J’en conserve l’image de moments forts mais plutôt éclatés, je n’ai plus le même sentiment de cohérence et de construction que j’avais pu ressentir pour les trois premières semaines. L’explication partielle de cet éclatement réside dans la séparation en petits groupes de travail au lieu des assemblées plénières rendues inopérantes par leur taille.

 

Ces rencontres ne connurent pas de fin précise, même si une fête fut organisée le soir du 15 août. Toutes les personnes qui s’étaient perchées sur la colline dans leur sillage nous ont quittés progressivement, certains avouant qu’ils ne parvenaient pas à s’arracher au charme de l’ambiance et reportant leur départ de jour en jour. Mais un tel aboutissement est bien logique car « ces rencontres n’étaient pas un but en soi, elles se voulaient plutôt le début d’un processus ».

 

Il ne m’est donc pas possible de dresser un bilan général de tout cela. Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. Nous y avons sans doute rompu un peu plus avec le vieux fantasme gauchiste d’agitation des masses prolétaires et avalisé le côté foncièrement culturel de notre démarche.

En prenant conscience que la tâche, immense, n’en est qu’à ses balbutiements. Finalement, ce qui subsistera matériellement de cet épisode, ce sera un bloc sanitaire écologiquement et à très peu de frais auto-construit. « Les plus belles chiottes de toute la Provence » s’extasiait poétiquement un ancien de Longo Maï, non sans une pointe d’ironie. Peut-être cette trace est-elle métaphorique de l’ensemble de notre démarche. Où l’on s’acharne à créer ou discerner la beauté, même dans les endroits les plus improbables et les choses les plus dérisoires.




  Commentaires (1)
Bravo
Ecrit par Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir , le 10-05-2011 23:24
J'ai beaucoup apprécié de texte dans lequel je retrouve beaucoup d'idées qui me plaisent. 
Je suis un fidèle lecteur du mensuel "LA grande relève" (voir http://economiedistributive.free.fr) 
bonne continuation. 
Un ours.

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