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Écrit par Alias   
09-10-2001
Je ne m'appelle pas Alias pour rien. Ce pseudonyme a été choisi il y a une vingtaine d'années, et pas par hasard. Je n'avais rien de particulier à reprocher à mon nom ou à mon prénom, si ce n'est de n'avoir choisi ni l'un ni l'autre.


Arrivée au moment de voler de mes propres ailes, j'ai donc renvoyé mon état civil à l'administration d'où il était venu. Et je continue d'exister sous cette étiquette dans les services hospitaliers ou fiscaux, préfectures et autres commissariats. Mais, selon une belle et ancienne formule, "mes amis m'appellent Alias". Alias "Alias" donc, comme le nom l'indique. Du nom d'un personnage qui un beau jour change de vie, ce qui me plaît bien. Un mot asexué, enfin, ce qui est encore mieux, pour moi qui me plaît à répondre "indéterminé" à la question sexe dans les formulaires.

N'allez surtout pas en déduire que j'aurais voulu être un homme. À tout prendre, si on m'avait demandé mon avis, j'aurais sans doute choisi d'être une femme. Mais enfin quelle importance cela peut-il avoir et qui peut porter intérêt à de telles questions, en dehors des gynécologues ?

Écrire de façon anonyme et asexuée évite bien des préjugés au lecteur. L'émission "Le goût du noir" sur la Cinq, par exemple, part d'un principe comparable : chacun des deux invités ignore l'identité de son interlocuteur, qu'il ne voit pas. Ils doivent donc s'appréhender sans a priori. Lire un texte signé Alias procède de la même liberté. On juge ce qu'on lit, et pas en fonction de qui l'a écrit.

Et puis, n'ayant pas l'esprit corporatiste, je ne me suis jamais sentie particulièrement femme ou homme, jeune ou vieille, française ou marocaine, humaine ou jument. Je ne revendique pas plus d'avoir les yeux verts ou d'être native de février. Certaines de ces caractéristiques participent bel et bien de ma petite histoire, mais alors de la vraiment toute petite. Ces particularités n'étant que le fruit du hasard, je ne vois pas pourquoi j'en tirerais honte ou fierté. Nul ne peut m'en gratifier ou m'en tenir rigueur. Ce n'est pas ce que je suis qui compte, mais ce que je fais.

 

Les imbéciles qui sont nés quelque part

Ainsi, que des gens d'une région donnée puissent se sentir davantage concernés par les exploits d'un sportif "de chez eux" tient pour moi de la science fiction. Que l'on s'intéresse à un exploit sportif, soit. Mais que vient faire l'origine du sportif là-dedans ? Pourquoi faudrait-il être fier et heureux d'être du même coin, circonstance ne dépendant ni de lui ni de nous ? Et comment et pourquoi être fier des exploits de quelqu'un d'autre ? De telles réactions, à mon sens, relèvent de la pathologie.

Je suis née aux abords de Lille, ce qui est loin de me déplaire, mais franchement je n'y suis pour rien. Et refuse donc "catégoriquement" (c'est bon pour une fois !) d'être de ces "imbéciles qui sont nés quelque part", comme le chantait Brassens.

S'il faut être fier ou honteux de quelque chose, c'est bien de ses choix, de ses comportements dans la vie, de son attitude sociale. Se sentir impliqué dans ses goûts, ses convictions, ses activités, ses fréquentations, oui, bien sûr. Mais pourquoi se sentir concerné par des domaines où l'on n'a eu aucun mot à dire ?

Surtout que ces impondérables (date et lieu de naissance, caractéristiques physiques...) me semblent très surestimés. J'irai même jusqu'à dire que de manière générale ce que l'on prend le plus au sérieux est ce qui le mérite le moins. Outre les catégories particulièrement insignifiantes déjà évoquées (sexe, origine...), il est par exemple courant de donner beaucoup d'importance au travail, de classer les gens par rapport à cela. Je veux bien croire que quelques rares privilégiés gagnent leur vie en faisant ce qui leur plaît. Mais enfin le commun des mortels doit assurer sa subsistance de façon assez tragique : les meilleures années de nos vies sont gaspillées dans une activité rarement choisie et rarement intéressante. On occulte ce fait, ce qui peut parfois être sage (il ne sert à rien de se lamenter d'une situation inéluctable). Mais pire, on feint tous de croire utiles des situations qui ne sont qu'ubuesques. Ainsi, j'ai travaillé un moment dans un Centre de documentation pour les formateurs de formateurs de chômeurs (qui dira un jour tous les emplois dûs au chômage ? Combien travaillent dans les Anpe, Assedic et autres stages de redynamisation ?). On y débattait de graves questions, telles le choix du logo et sa grosseur sur la vitrine. Mais les deux tiers des emplois ont beau ne servir à rien, on n'en continue pas moins de babiller des "Que faites-vous dans la vie ?", au lieu de converser choix politiques, modes de vie, goûts culturels, ou d'échanger tout simplement des trucs pratiques pour alléger le quotidien (Où se trouvent les balades les plus proches ou la laverie la plus économique).

 

Le même tas d'os

Quelqu'un cloua un jour le bec de son supérieur hiérarchique qui se la jouait un peu trop d'un "Pas la peine de le prendre de si haut, un jour ou l'autre on fera tous le même tas d'os".

Cette irréfutable vérité peut s'exprimer de façon plus bucolique : jeune, vieux, riche, pauvre, noir, blanc, femme, homme, chien, humain, nous avons tous le même plaisir à nous coucher dans l'herbe et à regarder le ciel. Quoi qu'aient pu faire nos foutus ancêtres. "Quand tu sauras bien d'où tu viens, peut-être qu'enfin on pourra s'demander où on va ?" profère salutairement le groupe Les Malpolis.  Pourrions-nous envisager de promener nos cellules et ADN librement, plutôt que de nous enfermer dans des distinctions ne servant qu'aux contrôles des populations et aux haines les plus débiles ?

Car, arrêtez-moi si je me trompe, mais les massacres de Tutsis ne sont-ils pas dûs à l'identité Hutu ? L'asservissement des femmes à l'identité masculine ? Les abattoirs à l'identité humaine ? Le mépris des provinciaux à l'identité parisienne ?

Commencerons nous un jour, nous autres futurs tas d'os identiques, à nous construire sans nous comparer, à nous élever autrement qu'en méprisant autrui ? Est-il oui ou non possible de s'apprécier soi-même sans s'inventer différent (et donc supérieur, cela va de soi) ? La meilleure façon d'y parvenir ne serait-elle pas de reléguer sa bon dieu d'identité au folklore, au jeu, au théâtre, bref de lui donner l'importance qu'elle mérite ?

Bien sûr qu'il existe des différences entre les êtres, mais cela mérite très rarement d'être pris en compte. Et ne devrait quasiment jamais induire un changement de comportement en fonction de l'interlocuteur.

Ainsi il devrait aller de soi d'aider quelqu'un se trouvant en état de faiblesse. C'est cette faiblesse en elle-même qui appelle un coup de main. Pas qu'elle soit dûe à une maladie ou à un âge très jeune ou très avancé. De même la courtoisie devrait s'exercer naturellement à l'égard de chaque être rencontré : Je tiens la porte à qui me suit, sans me demander si c'est un homme (seul tenu à la galanterie), s'il est plus jeune que moi (donc tenu de me respecter) ou d'un statut hiérarchique différent. Nous devrions tous nous considérer avec bienveillance et nous porter assistance le cas échéant. Les hiérarchies, donc les identités, ne nous y aident pas vraiment.

Pas même dans les luttes : Je ferais sûrement un comité de quartier contre une nuisance locale dans mon coin, mais je me bats contre les corridas à Nîmes où je n'ai jamais mis les pieds. Je suis viscéralement féministe, mais tout aussi prête à lutter contre le travail des enfants sur un autre continent. Et, toute blanche que je suis, j'ai déjà manifesté contre le racisme.  J'espère de tout cœur qu'il ne faille pas être la victime directe d'une injustice pour s'en indigner.

Alors dois-je vraiment avant tout me sentir lilloise ? du nord de la France (c'est à dire en haut de la carte d'une nation aux contours changeant au fil des siècles) ? du département du Nord ? de la capitale des Flandres ? de la banlieue de Lille ? de la commune jouxtant Lille et lui servant de zone ? Française ? Européenne ? Bretonne par ma mère ? Celtique ? Des pays latins ?

Pourquoi ne pas me définir plutôt comme quelqu'un qui aime conduire une voiture, même si c'est dangereux et polluant, écouter Kat Onoma, sans tomber dans le star system, faire des mots croisés, malgré les définitions sexistes, ou jardiner, bien que pas très douée dans le domaine ? De tout cela on peut discuter, m'en féliciter ou s'en agacer. Chaque contradiction, si infime soit-elle, dans mes choix quotidiens, me semble plus digne d'intérêt que les impondérables de mes papiers d'identité : nom, prénom, sexe, taille, poids, date et lieu de naissance...  Tout ce qui, en fait, sert à retrouver de potentiels criminels ou suspects et que l'on nous encourage à cultiver comme étant "notre moi profond". À ce train là, je m'étonne que l'on ne soit pas encore entrés dans une culture d'adoration de nos empreintes digitales ou de notre ADN. Peut-être un jour nous rassemblerons nous pour nous glorifier, nous autres qui avons les plus élégantes volutes du pouce droit.

 

A quoi bon affirmer ce qui est déjà visible ?

Toutes ces identités, en caricatures rigolotes, à la limite, peuvent passer. Les faux seins du carnaval de Dunkerque, le look skin des pédés, les tenues de vamp d'un soir, se mettre à aboyer ou hennir, pourquoi pas. Si la sexualité et le ludisme s'en trouvent bien, que ça ne fait de mal à personne et qu'on ne se prend pas au sérieux. On peut en profiter pour "se mettre à la place de l'autre", c'est toujours instructif. Essayer de voir le monde avec les yeux d'un enseignant du siècle dernier, d'une geisha ou d'un kangourou. Et, tant qu'à faire, s'essayer dans les registres les plus éloignés de soi, les moins évidents. A quoi bon affirmer ce qui est déjà visible, surjouer ce qui est déjà imposé ?

Parce que je suis une femme, et uniquement pour cela, je trouve plus intéressant de m'imaginer homme. Parce que je suis européenne, et uniquement pour cela, je trouve plus intéressant de m'imaginer asiatique. Ces explorations sont tout bonnement plus enrichissantes. Passer toute ma vie à être le même personnage m'ennuierait au plus haut point. Cette curiosité, cette liberté, vécues depuis l'enfance, m'ont amenée à des situations paraît-il peu courantes : dans mes rêves sexuels (je parle des vrais rêves, ceux du sommeil, pas de projets ou fantasmes), j'ai été femme avec un homme, femme avec une femme, homme avec une femme, homme avec un homme. Avec des sensations physiques très précises que je n'ai jamais pu éprouver pour de vrai, et pour cause. Et le même plaisir et bien être au réveil. Alors que, d'après ce que j'ai pu comprendre, les gens continuent majoritairement à être eux-mêmes dans leurs rêves endormis, aussi bien d'ailleurs que dans les scènes qu'éventuellement ils imaginent. Je trouve dommage de se limiter ainsi, la vie est suffisamment étriquée comme ça...

D'une façon un peu crue, j'ai envie de dire : Quand on arrêtera de se regarder le nombril, on s'apercevra qu'il y a un monde autour. Quand on s'intéressera à ce monde autour, on s'apercevra que son nombril n'en est pas le centre.

Et puis il y a encore autre chose qui me fâche avec l'identité. Outre qu'il s'agit d'impondérables sur lesquels nous n'agissons pas, outre que ces impondérables ont une importance surestimée, outre qu'ils font état de différences conduisant au sentiment de supériorité et à l'agressivité dans le pire des cas et au corporatisme dans le meilleur, il y a encore le contrôle d'identité et enfin, tout bêtement, le fait qu'identité vient d'identique.

Puisque l'on ne peut s'identifier que par opposition aux différents de soi, dont les différences sont forcément montées en épingle pour l'occasion, paradoxalement, toute identité conduit à se conformer aux supposés identiques. Depuis la plus petite enfance, nous nous évertuons donc à obéir aux règlements tacites de nos sexes, âges ou milieux sociaux. Il y a le moment où il faut jeter des pétards, celui où il faut faire pétarader sa mob, celui où il faut se marier, celui où il faut boire sa bière devant le match, arborer le même survet griffé que les copains, etc. En fait, identité et conformité sont des jumelles très très liées et très très horripilantes. Donnant des troupeaux d'identifiés sans surprise, très très prévisibles. À l'univers très très mesquin. Regardant avec beaucoup de méfiance les non conformistes, sempiternellement soupçonnés de faire du prosélytisme et de nous influencer. De là à penser que l'identité ne sert qu'à être contrôlée, il n'y a qu'un pas que je ne suis pas loin de franchir.

Pour toutes ces raisons, je déteste l'idée "d'appartenir" à tel corps social, ou à tel sexe. Parce qu'il n'y a strictement rien dans ce bas monde auquel j'ai la moindre envie d'appartenir.

 

 




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