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Mixité sociale ou contrôle social ? Une histoire de la Villeneuve (1969-2011) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Timult - Camille Crabe   
22-05-2011

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2010, Karim B. est tué d’une balle dans la tête par un policier dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble, suite au braquage d’un casino. Quelques jours plus tard, c’est le grand show médiatique. Nicolas Sarkozy déboule avec son « discours de Grenoble ». Il assimile immigration et délinquance, invoque les « conditions d’appartenance à la nation » et déclare ouverte la chasse aux « indésirables ». Nouvelle ruée sur les « quartiers sensibles », parfaite occasion pour le gouvernement de pousser sa logique de guerre, forces de l’ordre contre truands, au nom de l’urgence morale, de la haine des pauvres et du racisme décomplexé. Mais avant d’être la star des banlieues à problème, la Villeneuve, c’était le reine de l’innovation, la vitrine de Grenoble, la Ville-neuve que l’on venait visiter depuis le Canada, le Japon et le Mexique. Sous les spots depuis près de quarante ans, des dizaines de thèses et d’articles sur le sujet, aucune raison que ça change ; ville modèle, ville poubelle, c’est kif-kif, la Villeneuve est l’éternel sujet, la fashion-victim des politiques de la ville.

 

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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Timult, dont on vous dit le plus grand bien par ici...

 

En 2003, j’étais en fac de socio et j’avais choisi de raconter l’histoire de la Villeneuve. J’ai arpenté le quartier, fait tout plein d’interviews, collectionné les archives. Mes profs m’encourageaient à « dévoiler la vie des gens qui n’ont pas la parole » mais ça m’a fait flipper ; qui d’autre lirait ces lignes que des universitaires et des flics ? Alors, par peur de trahir les villeneuvois.es, j’ai essayé de me cantonner à l’histoire officielle, aux gué-guerres entre politiques, militant.es et autres animateurices… bref, de m’intéresser à tou.tes celleux qui ont conçu et tenu ce quartier, mais sans rien dévoiler des stratégies de survie de ses habitant.es. J’ai ensuite consciencieusement enfermé ces pages dans un tiroir électronique et je suis partie vers d’autres aventures. Ces temps-ci, saoulée par ces journalistes qui alimentent le fantasme des banlieues à problèmes en bavant sur Villeneuve, dépitée de voir les ami.es se focaliser seulement (mais à raison) sur l’horreur sécuritaire, j’ai ressorti quelques fragments, avec l’aide d’Hilda.



DOULEURS D’UNE FASHION-VICTIM


Alors voilà, à Villeneuve, c’est bien la merde. Pour les villeneuvoi.ses, c’est la misère encore plus qu’hier, ambiance pourrie au pied des montées, caddies et bouts de bétons qui dégringolent du haut des tours vétustes véners, barrières toujours plus infranchissables autour des écoles, caméras intelligentes et perquisitions à répétition… et surtout le deuil, le dégoût de l’injustice, la perplexité de se retrouver dressé.es les un.es contre les autres par la peur [1]. Les flics sont partout, à quelques exceptions d’une glauquitude sans nom ; les rondes, de plus en plus serrées dans le quartier, contournent parfois une placette de brique et de béton le temps de permettre à quelques rageux d’y faire flipper les piétons, comme pour se raconter que les keufs n’ont pas gagné partout.

 

Alors bien sûr, quand on parle de Villeneuve, on veut parler de ce qui se passe partout ailleurs ; à la Courneuve, à la Reynerie ou aux Minguettes. Mais dans la région grenobloise, avez-vous entendu parler des cités Mistral, Champberton, Abbaye ou Teisseire… ? Ok, convenons que vous n’êtes jamais passé.es dans le coin autrement que pour les sports d’hiver, vous habitez loin, on n’entend pas parler de tout… et pourquoi tant de grenoblois.es de centre-ville, quand on leur parle « quartiers », pensent-illes « Villeneuve » ? Y compris la plupart des militant.es de gauche qui, pour « coller des affiches dans les quartiers », vont justement dans ce quartier-là ? Peut-être parce que onze élu.es de la majorité municipale y vivent. Peut-être parce qu’on y trouve théâtre, bibliothèque, centre commercial, marché, locaux associatifs, bourse du travail, école d’architecture, ligne de tram à vingt minutes du centre-ville, radio associative, centre de santé, clinique, ribambelle d’écoles, collège et parc de dix-huit hectares… Peut-être parce qu’avant d’être la star des banlieues à problème, c’était le reine de l’innovation, la vitrine de Grenoble, la Ville-neuve que l’on venait visiter depuis le Canada, le Japon et le Mexique. Sous les spots depuis près de quarante ans, des dizaines de thèses et d’articles sur le sujet, aucune raison que ça change ; ville modèle, ville poubelle, c’est kif-kif, la Villeneuve est l’éternel sujet, la fashion-victim des politiques de la ville.


[1] Lisez les bons articles du Postillon à ce sujet, notamment dans les N°3, N°7, N°9, qui reprennent des interviews de villeneuvois.es avant et après ces événements, téléchargeables sur http://www.les-renseignements-genereux.org - Retour au texte

 

 

Cry S’ÉCHAPPER DU QUARTIER

 

Interview avec Hilda, matinée du 7 mai 2003, chez elle, Constantine, quartier II de la Villeneuve

 

J’ai fait toute ma scolarité dans le quartier, jusqu’en troisième. Et puis tout de suite, j’ai tenté de m’évader du quartier, de temps à autre, et je suis réellement partie à 17 ans… tout le temps à l’Arlequin, dans le même appartement… et puis, je suis revenue sur le quartier, étant adulte et plus posée, à vingt-deux, vingt-trois ans… j’avais un petit appartement, un F2, pendant cinq ans. C’est-à-dire, j’aimais bien le quartier, et puis c’était très pratique. Je cherchais un logement dans le quartier. Et puis bon, on en a toujours marre… on vit longtemps dans un endroit… alors je me suis ré-échappée (rire). La première fois que je me suis échappée du quartier (parce que je le vois comme une prison, quelque part, à tous les niveaux), pendant bien six ans, j’ai été dehors… j’ai connu plein d’endroits… c’était mon époque rebelle (rire). Et puis bon, le fait de revenir, ça voulait bien dire que j’aimais ce quartier, au fond, puisque c’était mon quartier d’origine, d’enfance. Je voulais y construire des trucs, peut-être m’impliquer, je ne sais pas. Enfin, quoi qu’il en soit, il y avait beaucoup de raisons. Mais ça ne s’est pas passé comme ça, il y a eu beaucoup d’histoires. J’ai voulu partir à nouveau, et je suis partie. Pas pendant longtemps… (rire) mais quand même, c’était pour ouvrir un squat (rire), histoire de. Et manque de pot… enfin, je m’en doutais, parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’issues pour le relogement… suite à l’expulsion, aux négociations etc., j’ai ré-atterri dans le quartier. Donc, c’est pour ça que je suis encore ici, depuis tout ce temps.

 

Maintenant, je suis revenue depuis presque cinq ans, mais… c’est pareil ; pour tout un tas de raisons, on va vraiment partir. On va partir de Grenoble. Et là, du même coup, le quartier, je ne pense pas que je reviendrai dans le quartier… ou alors… non, vraiment ça m’étonnerait, franchement. Ce n’est pas que j’ai tenté d’y faire quoi que ce soit, mais là, vraiment, c’est lourd, très lourd à porter. Ça pèse quand même. Surtout, je le prends sur un ton un peu affectif parce que… quelque part, quand on me demande d’où je suis issue, je dis que je suis de Grenoble, mais je suis de l’Arlequin. C’est plus important que de dire… je ne peux pas dire que je suis française, par exemple… et puis ici, il y a eu des moments très forts, j’ai toute une histoire, l’histoire du quartier en elle-même, notre histoire familiale, mon histoire personnelle. Enfin, c’est très fort... et… c’est un peu tirer un trait sur pas mal de choses pour recommencer. Je suis obligée de le faire, parce que c’est un poids. Non, c’est vrai. Et un poids que je ressens de plus en plus, notamment sur mes enfants, parce que je me rends compte que dans le quartier, c’est un peu un village. Au niveau des structures, elles sont toutes imbriquées les unes dans les autres et quoi qu’il en soit, on ne peut pas s’en dépêtrer. Et comme mes enfants sont dans le circuit de l’école, je ne peux pas… et étant donné que j’ai connu des soucis avec l’intégration de.… je le prends comme un contrôle, comme un contrôle social. Je ne peux pas réellement être libre de mes faits et gestes, et je ne peux pas, ne serait-ce que choisir l’école en elle-même. Ça m’est plus ou moins imposé, et… ce sont des choses qui m’énervent.

 

 

 

 

LA POLITIQUE DE LA VILLE, COMPLICE DE L’OMBRE


La « Politique de la Ville »... figurez-vous qu’un de ses inventeurs, c’est Hubert Dubedout, maire de Grenoble du milieu des années 60 jusqu’en 1983. Allez savoir s’il réalisait ce qu’il faisait, il a offert au Ministère de l’Intérieur un complice de l’ombre.

Je m’explique ; « Développement Social des Quartiers », « Zones d’Éducation Prioritaires », « Prévention de la Délinquance », « Développement Social Urbain », sans oublier « Haut-Conseil à l’intégration »… les plans s’enchaînent des années soixante-dix à nos jours, avec la création, au passage, en 1990, du Ministère de la Politique de la Ville. Depuis lors, la loi française le répète et le décline en boucle, « les villes doivent viser un objectif de mixité sociale ». Ça sonne un peu louche, comme si on nous parlait de concertation citoyenne ou de test qualité, comme une de ces expressions faites pour nous embobiner. Idée fourre-tout, mais résolument positive, progressiste, humaniste – en un mot de gauche –, la mixité sociale nous parle d’égalité des chances, de fin des discriminations, de solidarité de voisinage et de vie de quartier. Elle nous parle du logement social et, plus largement, de la répartition et du mélange harmonieux des habitant.es dans leur ville. Elle nous parle de la merveilleuse diversité des âges, des cultures, des métiers et des revenus. Elle nous parle de transformation du monde par l’agencement des villes. La tête m’en tourne. Bon, l’idée j’imagine, c’est de mélanger un peu tout ça ; les riches, les pauvres, les moyennement pauvres… pour que tout aille mieux, quoi ; nos enfants seront copains à l’école, le PGD et sa femme de ménage feront leurs courses au même Carrefour City, on se rendra de menus services le dimanche après-midi et on cessera enfin de s’en vouloir, bêtement, de ne pas avoir les mêmes chances dans la vie. Parce que la mixité sociale est un moyen de diminuer les exclusions et la fracture sociale, c’est ce qui en fait un outil de la politique de la ville. Ben tiens.

 

Je crois plutôt que la mixité sociale est l’instrument assumé de la gauche pour renforcer l’ordre social, que chacun reste chez soi et ne pose plus de question sur l’injustice sociale. Ministre de la Ville, Ministre de l’Intérieur ; le couple génial qui bichonne les banlieues d’hier et d’aujourd’hui. Mais retournons pour l’heure à Villeneuve.



PIF PAF POUF, UNE VILLE-NEUVE


Dans les années cinquante, c’est l’explosion démographique. L’agglo compte 180.000 habitant.es, on rêve d’atteindre le million d’âmes. Comme dans toutes les grandes villes, on construit très rapidement et n’importe comment, sur fond de querelle entre la municipalité grenobloise gaulliste et les communes périphériques communistes. La pagaille est encore accentuée par la pression, dès 64, d’accueillir les dixièmes Jeux Olympiques d’Hiver de 1968.

 

Et puis coup de théâtre, en 1965, les gaullistes perdent les élections municipales, face à une coalition de « très à gauche » [2], pilotée par le fameux Hubert Dubedout. Les communistes dénoncent déjà la parcellisation du territoire. La team Dubedout clame haut et fort qu’elle ne rejettera pas les logements sociaux en périphérie. Mais les J.O. sont là, et l’objectif très pragmatique d’accueillir athlètes, accompagnateurs et journalistes, oblige à suivre partiellement le Plan défini par les prédécesseurs pour construire le « Village Olympique » (VO).

 

Ah ! Les Jeux Olympiques, quel bonheur, quelle liesse populaire, une vraie féerie [3]  ! Le lendemain de ce mois de février 68, petite gueule de bois : la transformation du Village Olympique en quartier d’habitation ne se passe pas très bien. La « cité-jardin » [4] du VO devait être une « opération de classe, destinée à servir le prestige de la France et pour laquelle les bâtiments ne devaient en aucun cas ressembler à des HLM ». Mais les promoteurs privés ne se pressent pas au portillon et les habitant.es sont plus homogènes et pauvres qu’annoncé. De surcroît, illes se plaignent de la sous-estimation des équipements scolaires, de l’écart en périphérie des écoles et des logements étudiants, de la surestimation des équipements commerciaux et d’espaces verts peu fonctionnels. Bref, un manque d’animation dans une cité qui semble plus conventionnelle que prévue… ce constat confirme le bilan déjà négatif des cités-dortoirs des années cinquante, qui cumulent cloisonnement des activités, ségrégation des populations et concentration de la misère économique et sociale.

 

L’équipe municipale tente de se reprendre et de poursuivre le bétonnage, avec cette fois-ci l’objectif de court-circuiter les ministères, pour fabriquer la ville de demain, à l’échelon le plus local et progressiste possible. La mairie de Grenoble se lance dans un savant jeu politicien pour renforcer les pouvoirs de la ville et annonce la construction « dans la zone sud d’une structure urbaine susceptible de canaliser une expansion atteignant certainement plus de 50 000 habitants ». Ce sera la « Ville neuve de Grenoble-Échirolles », juste en face du VO. L’idée reste la concentration maximale dans les grands ensembles, mais sans discontinuité avec la ville actuelle, en « un élégant pôle d’agglomération secondaire » (le « centre-relais »), tout entier axé sur le mélange des populations. Les classes moyennes en seront la clé de voûte, leur proximité permettant aux plus pauvres de s’élever (comme l’oiseau ?), tandis que les effets négatifs produits par la concentration des plus défavorisé.es seraient atténués (mettre des pauvres ensemble, ça ne donne rien de bon, c’est bien connu). La Villeneuve sera « la vitrine de la municipalité, la démonstration de ce dont est capable une équipe jeune, dynamique et inspirée par les idéaux du socialisme démocratique, elle sera une sorte de manifeste socioculturel des classes moyennes ».


[2] PSU Parti Socialiste Unifié, GAM Groupe d’Action Municipal, SFIO Section Française de l’Internationale Ouvrière. Retour au texte

[3] Allez donc voir sur http://cao38.eu.org et sur grenoble.indymedia.org toutes les bonnes raisons de s’opposer aux J.O. Retour au texte

[4] Ensemble architectural relativement inédit pour l’époque avec des petits immeubles aux façades agrémentées de loggias et de nombreux espaces libres constitués de pelouses, jardins et équipements. Retour au texte



« UN FORT PARTI-PRIS D’URBANISME ! »


« La Villeneuve prévue par le Plan retenu en 1968 prévoit trois quartiers rattachés par un centre commercial, autour d’un parc de 25 hectares. Pour libérer l’espace vert au centre, on construira en hauteur sur les bords. La construction se développe en deux tranches distinctes, afin de permettre l’installation d’habitants dès l’achèvement de la première.

 

Le Quartier I, qui doit son nom « d’Arlequin » à ses façades colorées, est construit de 1970 à 1972. Son bâti continu sur une longueur de 1,2 km se présente sous forme d’une grande barre, haute de 5 à 15 étages, et zigzague (avec des angles à 60°) du nord au sud. Il cherche à éviter le « vide urbain » et le manque de structure habituellement critiqué dans les grands ensembles, tout en brisant la monotonie d’une ligne trop régulière. Les immeubles sont construits sur piliers pour aménager en dessous la « rue piéton », immense galerie couverte de 6 mètres de hauteur, réservée à la circulation piétonne, courant d’un bout à l’autre du quartier et abritant les entrées d’immeubles qui mélangent logements sociaux et en accession. Côté parc (sur son flan est), les équipements sont au pied des bâtiments. Côté rue (sur son flan ouest) se trouvent la voirie et les parkings-silo. Le quartier I comprend aussi, de l’autre côté du parc, au nord-ouest, un ensemble de résidences dont la construction s’étale entre les années 70 et le début des années 90, exclusivement composées de logements privés et en accession.

 

Le Quartier II, ou « quartier des Baladins », construit de 1975 à 1980 et accompagné tout au sud de l’achèvement du centre commercial Grand’Place, est conçu sur les bases des premières évaluations de l’Arlequin. Évitant la forme de la muraille trop massive du Quartier I, il est moins haut, mais surélevé sur une dalle piétonne à 5 mètres du sol. Son parc immobilier est plus traditionnel, avec un rassemblement des types de logements en îlots. »


 

 

IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION...


À l’époque, la « mixité sociale » n’est pas encore une expression à la mode, mais à Grenoble, on y pense déjà, et on pense même plus loin, parce qu’on n’est pas seulement de gauche, on est gauchiste. Pour imaginer le quartier, on crée des « commissions Villeneuve ouvertes à tous ». Elles sont investies par une horde enthousiaste et de tous âges, militant.es, pédagogues de l’éducation populaire, sociologues et étudiant.es de l’école d’architecture qui ont troqué leur diplôme contre les manifs de 68. Imaginez le tableau : Monsieur le maire va voir une bande de chevelus, rêveurs et autres institutrices… et leur donne carte blanche pour faire une ville de 50 000 personnes. Subvertir la vie de milliers d’ouvriers, fabriquer un bout de révolution tranquille…

 

À l’époque, on parle de lutte des classes et – dans les milieux intellectuels – on découvre les théories de la « reproduction sociale », qui nous expliquent que les enfants du monde ouvrier se marient plus souvent avec d’autres enfants d’ouvrièr.es, et suivent le même chemin ; tandis qu’il est plus facile de réussir à l’école ou de devenir prof soi-même quand on a des parents profs [5] . Alors la générosité, l’imagination et les dérogations spéciales ne suffisent pas. Celles et ceux qui inventent Villeneuve savent « qu’il ne peut y avoir de changement, ne parlons pas de réforme, sans projet élaboré par et avec ceux qui sont concernés ». Contre le monde capitaliste industriel, contre l’école des injustices, illes ne veulent pas d’un projet plaqué de l’extérieur, ni d’un laboratoire déphasé et aveugle. Illes veulent réinventer, jour après jour et avec les villeneuvois.es, la vie communautaire qui doit révolutionner leur destinée.

 

Il est difficile de décrire en peu de mots ce qui a été élaboré à Villeneuve en quelques décennies. À la base, elle a surtout été pensée par des pédagogues. Illes voulaient réinventer l’école, non pas comme une institution séparée, mais comme le cœur du projet communautaire. Le quartier entier et l’ensemble de ses habitant.es devaient se faire co-éducateurices. L’autorité des enseignant.es et plus largement des classes sociales aisées serait rejetée au profit de la mise en valeur de chacun.e. Pas de barrières aux écoles, portes toujours ouvertes, salles de classe biscornues pour que les enfants puissent se soustraire au regard des adultes. Avalanches d’expérimentations pédagogiques. Mélange de tous les services sociaux, parce que « tout est dans tout » et qu’on ne veut plus d’étiquettes et de catégories pour parquer les gens dans des rôles pré-définis. À chaque étage, des salles communes pour que les voisin.es se rencontrent, on demande aux pères de faire des cours d’arabe s’ils parlent arabe ou de réparer le gymnase s’ils sont ouvriers du bâtiment. On affiche les statistiques dans le hall de l’école pour que tout le monde comprenne ce qu’est la reproduction sociale et se résolve à l’entraver.

 

En mai 1972, les « coordinateurs » du projet Villeneuve accueillent enfin, avec beaucoup d’attention, les premièr.es habitant.es… assailli.es, aussi bien dans les montées d’immeuble que dans les équipements, de multiples réunions, d’animations. Les professionnels sont partout, piaffant d’impatience. Et une boutade se colporte aux premiers mois de l’installation : « L’animateur est fourni avec l’appartement, compris dans le loyer ».


[5] L’une des premières grandes enquêtes françaises consacrées aux liens entre position sociale et trajectoire scolaire est menée entre 1962 et 1972 et La Reproduction, éléments pour une théorie du système de l’enseignement, bouquin de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, paraît aux éditions de Minuit en 1970. Retour au texte



Cry HISTOIRES D’ÉCOLES

 

Interview avec Hilda – 7 mai 2003


J’ai fait des dérogations pour mes enfants. Elles n’ont pas été acceptées. La première année, ça s’est vraiment mal passé. Je suis tombée sur des personnes qui ont exercé leur pouvoir… leur autorité. Et qui prenaient peut-être trop à cœur leur métier, notamment de directrice d’école. Et puis, ils n’ont peut-être pas su faire la part des choses. Quoi qu’il en soit, ça a toujours été ça, les vilains petits canards, toujours dans le collimateur. Après, la situation s’est un peu envenimée. Je suis partie, parce que de toute façon, le fait d’aller à l’école pour la première fois, c’est quand même très important. Et ce n’est pas dans une ambiance un peu agressive que l’enfant ne comprend pas… et puis en plus l’école… on en a l’opinion qu’on en a, et voilà. On fait tous des efforts… et là, j’ai vu qu’il n’y avait pas du tout d’effort de la structure accueillante, qui est l’école des Frênes, en bas. Je ne sais pas ; elle n’avait peut-être pas l’habitude de rencontrer des difficultés de la sorte, dans le sens de problèmes de comportement d’enfants. Enfin, quoi qu’il en soit, ça n’a pas du tout fonctionné. Et puis, il y avait clairement des incompatibilités. Là, j’ai fait des dérogations pour qu’ils aillent à la maternelle de la Rampe, qui est donc l’école maternelle de mon enfance… on en a une idée un petit peu plaisante. Je me rappelle de choses super. Et en fait, là (sourire), je suis un peu tombée de haut, parce que tout ça, c’est uniquement lié à des souvenirs qui n’existent plus, à plein de niveaux ; de l’école en elle-même, de la façon de pratiquer un enseignement pour les petits…
 
Bon, c’est pas comme si ça s’était bien passé pour moi non plus à l’époque... (rire) mais en fait, je me suis quand même rendue compte d’une chose ; ce que nous avions pu vivre au début de l’Arlequin, en terme d’enseignement, que ce soit maternel, primaire et collège, c’est complètement… ça n’a plus rien à voir, c’est clair. J’y ai pensé, en lisant notamment sur les forums qui sont en cours actuellement. J’ai vraiment l’impression… c’était vraiment expérimental, à tous les niveaux… mais oui, à force d’être expérimental, moi, j’ai vraiment eu l’impression… je me sens cobaye. Vraiment cobaye. J’ai eu une scolarité, jusqu’au collège, on va dire, normale, enfin, sans réel souci, c’était même… non, c’était sympa, dans mes souvenirs, c’était bien. Il y avait… c’est à partir du collège que ça n’a pas du tout marché. Et à l’époque, c’était expérimental. Enfin, maintenant, qu’est-ce qu’ils entendent par « expérimental » ? Ça, c’est une autre histoire. Vraiment, c’est négatif, le collège. Je pense que je ne suis pas la seule, non plus. Je vois bien, autour de moi, les copains, les copines de l’époque, en dehors de quelques rares qui ont continué, notamment dans les études, ou qui ont continué, quoi, qui se sont carrément plongés dans le monde du travail, ou qui ont pris des filières techniques, enfin bref, ça n’a pas trop marché. Et puis là, on voit le résultat de certaines personnes qui ont mon âge et qui loosent, encore, dans le quartier. Qui, concrètement, sont les bras ballants et ne savent pas… après, il y a plein d’autres histoires qui s’emmêlent, des histoires familiales… mais enfin, ça ne m’a pas aidée, et ça n’a pas aidé d’autres personnes, et… (rire) voilà ce serait un peu long à expliquer. Bon, ceci dit, il y avait quand même des points positifs, au collège.
 
Moi, ma période collège, c’était de 81 à 86. J’ai redoublé deux fois. La dernière année, je ne suis pas du tout allée à l’école. J’y suis allée un mois. C’était vraiment la fin de cette histoire… c’est vrai que c’était super parce que c’était ouvert sur le quartier, sur le monde. Pas à tous les niveaux, mais à plein de niveaux… il y avait des activités qui permettaient de toucher à d’autres trucs… maintenant, même s’il y avait ce mot d’ordre, que ce soit plus expressif et expansif, mais il y avait de plus en plus de gens « normaux » (rire), qui te contraignaient à apprendre. D’un côté, tu avais le discours et de l’autre côté la méthode. Et c’était complètement… oui, c’était n’importe quoi. Et j’ai subi de plein fouet… je n’étais pas une mauvaise élève, mais… quelque part, il y a eu une exaspération, dûe au fait que je sentais que l’on m’en demandait trop. Peut-être que je n’y arrivais pas, mais quoi qu’il en soit, j’aurais voulu passer en seconde. Je voulais juste le B-A BA… mais on m’a forcée à redoubler, ce que je ne voulais pas. Et au pire, je me disais que j’aurais peut-être voulu continuer dans une filière technique. On ne m’a pas du tout donné la possibilité de le faire… j’ai eu énormément de problèmes avec deux, trois personnes, notamment le conseiller de l’époque… qui a intentionnellement fait des choses… j’aurais pu porter plainte contre lui, franchement, des choses comme ça, tu ne les fais pas : garder, par exemple ton dossier d’inscription pour une école, pour un LEP [Lycée d’Enseignement Professionnel], tu ne le fais pas. Donc évidemment, le dernier recours, c’était le redoublement, parce que l’instruction est toujours… j’étais obligée d’aller à l’école, jusqu’à 16 ans, et voilà… c’était un beau gâchis.
 
Non, j’ai appris plein de trucs à l’école… mais c’est vrai que j’ai vu les incohérences et que ça m’a bouffé l’existence… c’est pour ça qu’après, j’ai eu envie de partir… et puis je suis devenue, forcément, complètement autodidacte, au niveau de mon parcours professionnel après… c’est moi-même qui me suis formée… vraiment… mais bon, j’ai mis du temps… je crois que j’ai fait une grosse dépression à 15 ans, franchement… dûe à l’école… et je ne suis plus du tout allée à l’école la dernière année, et on ne m’a rien dit… (rire). Vraiment, on ne m’a rien dit. On savait que j’étais chez moi, chez ma mère. Et après, je me suis ressaisie, mais vraiment c’était fini ; je n’avais plus de comptes à rendre à l’école, au collège Villeneuve, au « CES Villeneuve ». Mais ceci dit… après, quand je revenais dans le quartier, je voyais bien que ça avait changé… déjà, je voyais les plus jeunes aller au collège, des petits que je connaissais… je voyais bien que ça changeait… par exemple, il y avait des aménagements du quartier, de l’école… ça commençait à prendre cette tournure qui est actuelle... je voyais plus de gens aussi, au lycée Mounier, puisque c’était là qu’ils atterrissaient pour la seconde. C’était assez rare à l’époque, c’est vrai, d’aller en seconde… c’était même exceptionnel, je dirais… on allait sur les filières techniques, quoi.


 

 

Cry ECOLE DE LA RAMPE

 

Arlequin-Villeneuve, photos et texte d’Hilda


« Mais il restera certaines traces indélébiles, un peu à la façon de ces marelles sur le sol, qui semblent mourir en silence, comme si elles avaient été assassinées, et ce sous le regard placide des immeubles que représentent les arbres... ».
 
« Cette pseudo-utopie, de mixité en tout genre, par laquelle la Villeneuve et notamment le quartier Arlequin ont été construits, révèle bien le cynisme actuel. Le discours est en ce moment sécuritaire, alors qu’une certaine forme de violence « médiatique » explose sporadiquement comme dans n’importe quel quartier, on ne regarde pas trente ans après « l’expérience sociale » de la même façon. On ne veut voir que la surface des choses et ne pas chercher ce qui fait en fait l’ordinaire de la vie des gens du quartier. Elle fut riche en sens, elle fut ouverte vers d’autres horizons. Que reste-t-il de ces traces du passé ? Un semblant de « démocratie directe »... que l’on veut nous faire ingurgiter ? L’école primaire de la Rampe a été sacrifiée, pour quels choix, pour quelles raisons exactes... le constat est que lorsque une école ferme, on n’a plus qu’à ouvrir des prisons (à l’inverse d’une grande phrase qui est « fermez une prison, vous ouvrirez une école » dixit vous savez qui). Il me reste comme une contradiction flagrante dans la gorge. L’école je ne l’ai jamais aimée, d’ailleurs je n’étais pas une « bonne élève ». Je ne défends pas l’éducation nationale, mais il existe une incompréhension quant aux raisons exactes de la fermeture de cette école, qui était celle aussi de mon enfance... »

 

 

UN QUARTIER EN DIFFICULTÉ COMME LES AUTRES ?


Mais Villeneuve n’échappe pas aux inégalités économiques et sociales qui surviennent avec les chocs pétroliers de 73 et 79. Chômage de masse et hausse du coût de la vie pour les plus pauvres. Échappée vers les quartiers pavillonnaires, les centre-villes et les écoles plus calmes pour les plus aisé.es. À Villeneuve, le prix du mètre carré dégringole et les bailleurs sociaux remplacent celles et ceux qui sont parti.es par des plus pauvres sans se poser de questions. Pourquoi dans ces conditions investir dans l’entretien du béton vieillissant ? Le quartier se délabre, devient lugubre en quelques années. Les portes se referment et beaucoup d’habitant.es n’empruntent plus la rue-galerie que par obligation, le col relevé pour éviter les courants d’air. Entrées murées, magasins au rideau rouillé, halls d’ascenseurs protégés par des digicodes et des grilles d’acier… bref, un air de banlieue ordinaire jusque dans les coursives d’étage. Les grandes idées architecturales de 1970 ajoutent leur part d’anxiété ; les larges piliers de béton des allées piétonnières, conçues pour « forcer les habitants à se croiser de plus près », deviennent objet de fantasmes « si quelqu’un était caché là, derrière, pour m’agresser ». Après plusieurs épisodes d’émeutes en 1991-92, la colère et la peur se font plus fortes à chaque arrestation ou assassinat de jeunes ou même lorsque, sans événement particulier, le petit écran se prend à décrire en termes alarmistes la situation du quartier.

 

Dès 1975, les militant.es de Villeneuve vacillent sur leur espoirs, en constatant que la mixité forcée ne peut réduire les disparités de classe : « le mélange spatial de logements de statut différent, l’insertion de catégories marginales n’amènent à eux seuls aucun brassage des groupes sociaux. En aucun cas les dispositions spatiales ne semblent pouvoir surdéterminer les pratiques urbaines liées à l’appartenance à une classe. [...] Sournoisement, sans que personne ne sache bien comment, le quartier s’est compartimenté ; on a vu apparaître des coursives de cadres, des « montées bourgeoises » et des « montées nord-africaines » où les ascenseurs marchent moins bien, où les ampoules sont cassées » [6]. Les habitant.es se retirent des dynamiques collectives. Professionnel.les et gauchistes sont de plus en plus isolé.es, pilotent seul.es le quartier, alors que les nouveaux venu.es ignorent le projet d’origine.

 

Les institutions publiques (mairie, éducation nationale, etc.) s’attaquent alors aux militant.es qui tiennent le quartier pour éliminer l’anomalie Villeneuve. Ce sont des dinosaures, des « fascistes soixante-huitards », on ne supporte plus leur omniprésence, 24/24 dans le quartier, encore parents d’élèves à soixante ans, tenu.es par leur engagement politique et leur passion du collectif, parce qu’on ne change pas les choses en un jour ni même en quinze ans. C’est une vraie bataille pour le pouvoir qui passe par l’anéantissement de tout ce qui fait exception, car l’institution prétend que dans un contexte de précarité et d’angoisse, le statut expérimental est un facteur d’insécurité supplémentaire. Les gens ont le droit aux mêmes chances qu’ailleurs. Il faut donc en faire un quartier en difficulté comme les autres. Fermeture du collège expérimental, barrières aux écoles, cloisonnement des différentes missions d’encadrement et d’aide sociale. On répond en séquestrant l’inspecteur dans l’école, réunions sur réunions, on tempête tant qu’on peut et surtout on continue, on compose avec la réduction drastique des moyens pour en lâcher le moins possible.

 

Et les Villeneuvois.es dans tout cela ? « Innovateurs d’arrière-garde » ou « institutions réactionnaires », illes luttent tou.tes pour s’approprier l’encadrement des classes populaires par le contrôle ou la reconquête du territoire, ce qui tient largement du schéma colonial ; la majorité subit de manière passive un perpétuel scénario de colonisation et décolonisation. On leur impose, au nom de leur émancipation, des modèles de gestion sociale de la ville plus ou moins libertaires ou libéraux. L’idéal communautaire est moribond. Ce qui différencie les gauchistes de l’institution, c’est surtout la dissymétrie du rapport de force. Les conditions qui ont permis l’élaboration du projet de la Villeneuve ont disparu, rendant improbable le renouvellement des équipes expérimentales qui n’ont, pour tout espace, que la Villeneuve qu’elles ont conquise, et pour délais, que ceux de leurs existences. Les pouvoirs publics ont pour eux la maîtrise du temps (puisque leurs représentants sont interchangeables) et de l’espace (puisqu’ils sont maîtres du territoire partout ailleurs qu’à la Villeneuve). Ce qui représente pour eux un simple « point noir », constitue pour les concepteurices de la Villeneuve toute l’étendue de leur action, dont l’anéantissement signifie la mort.


[6] Analyse de deux des principaux concepteurices de la Villeneuve, l’architecte J.-F; Parent et la sociologue Eva Radwan. Retour au texte



Cry DE LA SOLIDARITÉ à L’INDIVIDUALISME

 

Interview avec Hilda – 7 mai 2003


Ma mère habite toujours là. Elle pense déménager. Mais bon… le jour où elle va vraiment déménager, ça va être… la révolution… c’est quelqu’un, ma mère, qui est là depuis le début… moi, je n’arrive pas à réaliser… depuis 1974 jusqu’à 2003, tu fais le compte, ça fait du temps… dans le même appartement… L’horreur, l’appartement, il tombe en miettes.
 
Bon mes parents, il se sont pas tant investis dans la vie du quartier, ce genre de trucs ; ça a été difficile, parce que, si tu veux, c’était assez… nous on était arrivés… bien qu’il y ait eu l’appartement, plein d’aides pour les réfugiés… c’était dans les obligations, notamment pour mon père, d’aller travailler.
 
Il a eu plein de boulots. Là-bas, il était menuisier. Il s’est spécialisé pour être ébéniste. Après, il a fait des trucs… plomberie, je ne sais pas quoi… un peu manar, quoi. Et ma mère, en fait, on ne lui a rien proposé. Mais il s’est passé qu’elle devait bosser. Elle a commencé par faire des ménages. C’était terrible, pour ma mère. Moi, je vois bien ; tu arrives… elle avait 30 ans ; quand elle est arrivée en France, avec trois petits. C’est très dur… tu ne parles pas la langue, il n’y a personne dans le quartier. Et donc, fatalement, pour ma mère, de ne pas pouvoir trouver des compatriotes… il y a avait des Espagnoles. Ça, ça l’a vachement aidée. Au niveau de la langue, c’était super. Et puis après, il y a une sorte de communauté qui s’est montée et qui essayait de faire des choses sur le quartier… surtout de l’aide aux réfugiés. Ils ont monté des comités franco-chiliens, ils ont fait des fêtes, ils faisaient venir des groupes… ils faisaient du spectacle vivant, du théâtre notamment. C’était à l’espace 600, le théâtre forum, c’était assez permissif. La grande période baba du quartier. (rire) J’en ai un bon souvenir. On était sans cesse dans des fêtes, chez les uns et les autres, parce qu’il n’y avait pas que les Chiliens, il y avait aussi la communauté latino, il y avait aussi d’autres communautés, notamment la communauté africaine, qui était vachement présente. Alors que maintenant, tu vois. Non, ça bougeait bien. Au niveau socioculturel, c’était une bonne école. C’était une autre ambiance. Il y avait plus d’entraide, de solidarité. Ça, c’est clair et net.
 
Aujourd’hui ils ne se captent plus, ils flippent, ou alors, vraiment entre voisins proches. C’est clair que ça manque… c’était une ambiance… qui était peut-être due à l’époque, je ne sais pas. En tout cas, elle n’existe plus. Ou alors, il faut vraiment la provoquer. Quand on la provoque, c’est parfois des bides… c’était autre chose… j’ai l’air de parler comme une vieille, là « c’était autre chose... ».
Les gens qui étaient avec moi à l’école, ils sont nombreux à être restés sur le quartier… après, c’est clair qu’on se perd de vue… quand je parle de quartier, c’est vraiment le quartier, enfin, les trois quartiers ; l’Arlequin, les Géants et les Baladins (le quatrième, c’est le VO)… les trois quarts sont restés sur le quartier.
 
Ce quartier, soit on l’aime, soi on ne l’aime pas. Moi, quand je suis revenue, c’était dans une période d’amour… c’est très (rire) freudien, comme histoire…
 
Mais les années 80... c’était la logique individualiste… ça, le quartier l’a bien intégré. Et peu à peu, tout ce qui était convivial, c’est parti, ça s’est un peu évaporé. Moi, je me base un peu sur mes souvenirs…
 
Y’a ce truc de jeunes, mais après, ça passe… « Je suis de Village Olympique » – «  Mais non ! Moi, je suis de Baladins ! », « Non, place des Géants ! » (rire). Quand je suis venu à Constantine, qui est ex-Baladins, quand je voyais des tags «  On va niquer Villeneuve », alors que tu es dans Villeneuve. Il y a toujours cette fierté. Et vis-à-vis des autres quartiers, c’est toujours la gué-guerre qui, des fois, a mené à des trucs pas drôles. Mais bon, ça, je crois que c’est partout pareil… et puis c’était dès le début, dans les années soixante-dix… et de la part des autres quartiers, c’est un peu normal, parce qu’ils se sont sentis délaissés ; il y avait toujours tout pour Villeneuve. Je pense que dans d’autres quartiers, comme Teisseire, Mistral, il peut y avoir aujourd’hui une richesse plus vive qu’à Villeneuve. Ça m’a fait un choc, quand je m’en suis rendue compte, vraiment. Ils sont en attente, mais assez renfermés sur eux-mêmes… parce que, au fond, Villeneuve, c’est assez creux. C’est creux.
 
Et puis y’a la mauvaise pub contre le quartier, ici les gens ils peuvent que râler « il y a en marre, même quand il se passe quelque chose en dehors de la Villeneuve, à la télé, ils disent que ça se passe chez nous… ». C’est clair que c’étaient les arguments qui ont été avancés, pour démontrer que tout ce qui avait été mis en place dans le quartier, ça ne marchait pas. Mais c’est vrai que moi, quand j’entends les termes « mixité sociale », ou autres, je m’en rappelle, qu’au début, il y avait énormément de personnes de milieux différents, ça se passait, ça se vivait. C’était pas mal. Peu à peu, bien sûr, les gens sont partis, et ça a un peu façonné une sorte de ghetto… ghettoïsation (sourire) dans les têtes de pas mal de monde, et même, concrètement, il n’y avait plus grand monde.



LE LOGEMENT SOCIAL, QUELLE GROSSE BLAGUE !


Impossible de démonter la « mixité sociale » sans buguer un moment sur le « logement social ». Depuis un bout de temps, je participe au collectif Défends-Toit, regroupement de personnes en galère de logement, qui veulent améliorer leur situation et bouger les choses en profondeur. Nous connaissions la vie en HLM, les apparts pourris, les soucis de thunes et les avalanches de galères. Mais avant de nous y mettre à plusieurs, nous n’avions pas saisi à quel point ce système était une imposture, la énième embrouille des politiques de la ville.

Une fois de plus, on parle d’avancée de gauche, puisque depuis 1991, la Loi d’orientation de la ville exige, dans les agglomérations de plus de 200 000 habitant.es, que chaque commune ait au minimum 20% de logements sociaux. Mais des logements sociaux pour qui ? Face aux listes d’attente interminables, deux réponses bien connues. Tout d’abord le « Vous trouvez ces logement trop chers, vétustes, inadaptés, dans un quartier qui ne vous plaît pas ? Mais, c’est la crise mon petit monsieur, alors ne faites pas la fine bouche ! Vous êtes pauvres et on vous aide, fermez-la ». Ensuite le « Vous attendez un logement depuis douze ans ? Que voulez-vous ma brave dame, nous, on fait ce qu’on peut. On sait qu’il faudrait construire plus, mais l’État ne nous donne pas assez d’argent ». Construire plus, pourquoi pas... mais rappelons que la majeure partie des logements dits « sociaux » est destinée à des « ménages » gagnant plus de 1500 euros par mois.

 

Quand les bâtiments se délabrent, soit on augmente les loyers pour faire payer les rénovations aux locataires, soit on ne fait rien pour que les habitant.es se barrent à l’usure et qu’on puisse détruire, pour reconstruire des bâtiments neufs... et plus chers ! Et quand on vous propose un loyer envisageable, on a oublié de vous dire qu’il n’y a pas de chauffage collectif et que la facture mensuelle d’électricité, de gaz ou de pétrole sera de 80 à 300 euros, pour vivre en anorak dans votre salon parce qu’il n’y a pas d’isolation... si on rénove ou qu’on met, ô miracle, des chauffe-eaux solaires, on augmente les loyers. Besoin de déménager parce que la famille s’agrandit ou que vos enfants adultes s’en vont ? Vous pourrez attendre une mutation pendant dix ou vingt ans, accumuler les dettes et les humiliations. Et n’allez pas expliquer que vous hébergez régulièrement vos enfants au chômage ou vos neuf petits-enfants parce qu’il n’y a pas de place en crèche, ou encore que vous avez besoin de deux chambres parce que vous ne dormez plus avec votre mari depuis vingt ans.

 

En toile de fond, le racisme des institutions se déploie pour enfoncer le clou de la misère, en ramenant les personnes à des stéréotypes réprouvés, à leur illettrisme supposé, à des attaches culturelles et religieuses dépréciées. Mélange de suspicion et de mépris paternaliste, avalanche de reproches contre l’Arabe malhonnête, le Musulman extrémiste, la Femme soumise, le Jeune insoumis... Allez pour finir traîner au Tribunal du côté des expulsions locatives ; le nombre de procès pour dette de loyer est hallucinant, l’immense majorité intentés par les bailleurs sociaux pour des sommes dérisoires. Alors on va à la mairie, on pousse des cris et des larmes, on fait tomber l’ordinateur du bureau, on menace de se menotter au radiateur. Face à la détresse et la colère, les Services Habitat communaux ferment les uns après les autres, parce qu’ils n’ont a rien à répondre à la misère et à l’injustice. Et quand on n’identifie plus de responsables, on jalouse ses voisin.es, on accuse ici les rmistes, ici le campement rom, là les familles nombreuses ou ces profiteurs de SDF. Bref, on ne mange pas à la fin du mois pour payer son loyer et on tombe dans le piège désolant de la guerre des pauvres contre les pauvres. Pendant ce temps, des milliers de bâtiments vides servent la spéculation immobilière au lieu d’être réquisitionnés... illes avaient dit « social » ?


 

Cry MANIPULATION ET CONTRÔLE SOCIAL

 

Interview avec Hilda – 7 mai 2003


Hier, on m’expliquait que même au collège, il y avait une classification secrète, par catégories sociales. Les premières années, ils avaient constitué trois groupes, A, B, C, et ils s’assuraient qu’il y ait le même nombre de gens dans tous les groupes, qu’il y ait autant de filles que de garçons, tout ça de manière secrète, évidemment. Ou encore, ils réfléchissaient beaucoup sur le soutien scolaire, parce ça leur posait problème. Le soutien stigmatisait les élèves en difficulté, ce qui était négatif, puisqu’ils étaient vus par tous les autres comme des mauvais élèves. Du coup, ils avaient essayé pendant un moment de faire venir des intervenants dans les classes, qui savaient, eux, qui ils devaient aider, mais afin qu’ils fassent cela discrètement, en restant avec tout le monde. Ils travaillaient beaucoup, comme ça, pour essayer de conserver une hétérogénéité… ça, c’est du côté « organisateurs ». Après, est-ce ça a eu un effet réel, je ne sais pas… oui, c’est vrai que quand j’étais en sixième, cinquième, ça partait plus dans ce mélange… on le sentait. Mais, c’est vraiment… c’est vraiment des traîtres (rire). Non, ils font ça en traître. C’était ça. C’est vrai ; tu as beaucoup de choses comme ça qui te reviennent et tu te rends compte que c’était de la manipulation pure et simple. D’un côté, tu as les autres qui pensent qu’il y avait beaucoup de choses concrètes pour les gens qui habitaient Villeneuve, et toi, en tant qu’habitante de Villeneuve, tu te dis que non. C’est pour ça que je parlais de « cobaye », tout à l’heure, c’est vraiment ça.
 
On n’en entendait jamais parler de tout ça. De toute façon, c’était l’école. Et puis après, bon, « t’es mineure, donc ta gueule ». C’est toujours pareil. Tu as beau vouloir proposer des trucs, on fait semblant de t’écouter. En plus, t’es jeune, alors franchement (sourire), tu crois qu’on t’écoute, mais on ne t’écoute pas vraiment.
 
C’est ce truc de «  jouer à être responsable ». On te donne des cartes pour que tu puisses jouer… à assumer des trucs, et ce n’est jamais… je me rappelle une histoire… il y a eu beaucoup d’histoires tragiques, dans le quartier, qui m’ont touchée, des morts brutales, des meurtres, des suicides… je me rappelle, c’était le fils d’un prof, le prof d’anglais. Il habitait à l’Arlequin. Lui, il avait des problèmes d’élocution et de paralysie d’un bras. Bon, il y avait beaucoup d’élèves à mobilité réduite. Tu vois, même à ce niveau-là, c’était bien. Mais là où il y a eu un quiproquo, c’est qu’il s’est vraiment senti rejeté par tout le monde, même par la structure… et pourtant, il était fils d’un prof, même s’il était fils adopté. Et il était en souffrance permanente, et personne ne le voyait, sauf les élèves, qui le voyaient quand même. Et le jour où il s’est suicidé, ça a été un choc pour le collège. Nous, on le sentait venir, parce qu’il avait déjà fait plusieurs tentatives… lui, on le voyait. Mais il y avait vraiment beaucoup d’autres que l’on ne voyait pas. Beaucoup de gens qui étaient en souffrance. Alors, le plus important, c’était quand même les résultats scolaires… malgré toute leur façade. Villeneuve, tu vois, pour moi, c’est ça ; c’est une façade, c’est de la poudre aux yeux, c’est des enjeux qui te dépassent… c’est gavant, quoi. Finalement, tu ne peux rien y faire…
 
Mais bon… moi, si je pars, c’est vraiment… hier encore, je me disais « oh, je suis bien, ici, quand même ». Quelque part, j’aurais peut-être vraiment envie d’y faire des trucs… mais je pars, parce que je me sens obligée de partir pour être tranquille. Je vois cette connivence entre les centres sociaux, tout ce contrôle social qui peut être fait. Tu crois que tu parles à une AS [Assistante Sociale]. Quand tu vas voir une AS, dans le quartier, tout le secteur social est au courant. Et à la longue... c’est là que tout le côté négatif du village prend son sens. C’est clair que c’est sympa, le village, mais ce n’est pas sympa quand… c’est sympa quand tout le monde se connaît, mais bon… c’est un peu oppressant. Le revers de la médaille, c’est que c’est oppressant. Je me sens oppressée, oppressée socialement. Et là, je le ressens vraiment plus fort que si j’habitais dans un autre quartier… faut vraiment la rencontrer cette AS… moi, je l’ai accusée d’être flic. Je lui ai dit « Mais, vous êtes commissaire ? ». Ce truc de t’imposer des rendez-vous comme si tu devais pointer. Au début, je prenais ça à la rigolade. Je pensais vraiment que c’était une personne qui pouvait m’aider, etc. Mais quand j’ai vu, au deuxième rendez-vous, qu’en fait, ce qu’elle cherchait, c’était à me faire parler. Je ne sais pas enfin... si elle m’avait posé la question concrètement « Est-ce que vous battez votre enfant ? » (rire) « Comment ça se passe à la maison ? » Elle, c’est l’archétype, de… de ce qui est social à la Villeneuve ; quelqu’un qui est là. En fait, qui fait uniquement acte de présence. En fait, ce qui s’est passé avec mon fils, c’est qu’il a eu des problèmes de comportement. Ça ne marchait pas. On a tout essayé. Et, ils se sont dit, à un moment donné, que ça venait peut-être de la famille. Bon, c’est normal de se poser cette question. Mais de là à avoir un flic chez moi, j’ai dit non, enfin, voilà.
 
Et puis là, ils ont levé leur règle, clac. Et depuis ce temps-là, ils ont essayé par tous les moyens de… oh, il faut dire que j’ai un long passé, justement. Tu vois, mon nom, il est connu, dans le quartier. Déjà quand j’étais gamine, entre mes parents, entre ci, entre ça. Donc c’est lourd, à porter. Vraiment très lourd. Et maintenant, je me retrouve dans une situation où je ne peux pas faire un pet de travers sans que, voilà. Et c’est gavant. C’est gavant. Alors, je pourrais quitter le quartier et rester à Grenoble. Mais de toute façon, ça te retrouve toujours quelque part, ça te suit... On est un peu les laissé.es-pour-compte là. Moi, je vais avoir trente-quatre ans, je vois bien… les personnes qui ont grandi avec moi, pareil, elles sont un peu restées sur le carreau. Maintenant, moi aussi, j’aurais pu me prendre en charge, pendant ces dix dernières années, faire des trucs. Mais non, (sourire) j’ai dit « Non. Moi, j’expérimente, je vis de peu » (sourire). Voilà, ça me regarde.

 

Mais je connais d’autres personnes qui, franchement, auraient bien voulu se prendre en main, qui n’en avaient peut-être pas les moyens, mais enfin, ils n’ont pas été aidés dans ce sens-là… et qui sont chez papa-maman, qui font des petits stages. Concrètement, il n’y a rien. C’est vrai, on en parlait ; il n’y a plus cette notion de « grand frère », « grande sœur », pour les gamins, actuellement, d’une part parce qu’ils sont partis, d’autre part parce qu’ils sont morts (rire)… Non, mais c’est vrai, il y en a beaucoup qui sont morts… et les autres, qui sont hyper dépressifs, ne se montrent pas. Ils se montrent un jour par an, à la fête du quartier (rire), ils sortent… je trouve que les jeunes de maintenant sont vachement sages. Et quand ils ont un coup de stress, c’est assez rare, mais ça, tu le vois. Et c’est là que c’est peut-être plus « dangereux », on va dire, que dans le passé où c’était quotidien, les actes… c’était plutôt tourné vers soi… quand il y a un problème de toute façon, tout le monde se renvoie la balle, personne n’est responsable. On te fait bien sentir que c’est les familles. Toi, tu dis « bah non, il n’y a pas que les familles ».
 

 

 


HAINE DE CLASSE OU LUTTE DES CLASSES


Un instit’ de Villeneuve qui avait quitté son poste en 94 me disait quelques années plus tard : « La Villeneuve ? On peut dire que d’un point de vue pédagogique, ce n’est pas un échec… sauf si on pense que l’école peut changer, à elle toute seule, les problèmes fondamentaux de la société. L’école seule ne peut rien. Nous avons essayé de former des citoyens et de donner du pouvoir aux enfants. Je pense que cela a marqué nombre de générations. Même si nous n’avons pas réussi à les sortir de leur milieu, ils ont pris du plaisir à aller à l’école. Mais ce n’est pas du tout reconnu, car ce n’est pas ce que veut l’école. Elle ne veut pas qu’on leur donne du pouvoir, mais plutôt leur place dans la société. En ça, c’est un échec. Ça dépend de quel côté on se place.

 

Je suis assez pour ce qu’on appelait « une pédagogie de classe ». Bon, c’est les mots du début du siècle, ce serait à rafraîchir… Ce serait leur donner un sens de la réalité sociale. C’est-à-dire faire réaliser leur situation aux défavorisés, donner des moyens à ces enfants pour qu’ils puissent changer les choses et lutter contre le déterminisme.

 

J’ai un regard assez critique sur ces nouvelles méthodes parce que, de toute façon, ils n’ont pas d’autre « place », et qu’avec toutes les illusions qu’on leur met dans la tête, ils auront encore plus de mal à prendre cette place. Dans l’état actuel des choses, on ne peut rien faire. Au bout d’un moment, on n’a plus envie de leur mentir. On a envie de leur dire qu’ils ne pourront pas s’en sortir. « Qu’au mieux, tu deviendras ouvrier. » Il ne faut pas duper les enfants, parce qu’en fait, ça équivaut à servir de soupape sociale. Si l’on mettait des enseignants pour faire de « l’enseignement » dans ces quartiers, au moins, ça péterait en six mois… Le problème, c’est que ça ne péterait peut-être pas dans le bon sens... c’est peut-être un peu extrême, mais bon. Je ne crois plus que l’on puisse changer les choses par la pédagogie. L’expérience de la Villeneuve, ça n’a rien fait avancer. Ça n’a fait qu’occuper des profs qui avaient des idées nouvelles et qui voulaient changer des choses. En cela, c’est un échec… ».

 

Comment avaient-illes pu imaginer qu’une ville, ou une ville-école, pourrait « émanciper » ? J’essaie de m’imaginer militante, habitante de ce quartier au début des années soixante-dix. Peut-être y aurais-je cru... en tablant sur la solidarité et « la pédagogie de classe », les gauchistes de Villeneuve pensaient la mixité sociale dans un projet bien plus global ; une force communautaire capable de surmonter les antagonismes de classe et de remettre en cause l’ordre social inégalitaire. Avec leurs bonnes intentions et leur sérieux, avec leur arrogance et leur tendance à penser les choses à la place des autres, mais aussi leur générosité et leur opiniâtreté, les conceptrices et les concepteurs de Villeneuve portaient l’espoir d’une transformation radicale du monde. Certain.es par la réforme ; illes voulaient inventer des nouvelles choses qui se distilleraient dans la société pour la changer en douceur et en profondeur, illes voulaient améliorer la situation ici et maintenant, pour les personnes qu’illes côtoyaient. D’autres par l’insurrection ; illes croyaient former à l’insoumission et à la révolte, illes cherchaient les germes du soulèvement. Quoiqu’il en soit, la contre-révolution a été radicalement plus forte. Et l’Histoire les a déjà relégué.es du côté de celles et ceux qui ont eu tort d’y croire.

 

À Villeneuve, on s’arrache les cheveux de voir les inventions une à une absorbées par l’institution, mais déconnectées du projet communautaire, et donc de toute ambition subversive. Reste la fable selon laquelle le mélange favorise l’ascension sociale. Cette promesse n’a rien de révolutionnaire. Elle constitue le fond de commerce de la Social-Démocratie, mariage du capitalisme et de l’État social ; il sera profitable à tou.tes de partager les richesses ; les pauvres seront moins pauvres tandis que les riches, en lâchant du lest, ne seront plus remis en cause. Mais la classe bourgeoise a-t-elle signé un contrat social pour partager ? Une étude du printemps 2010 en Allemagne [7] révèle une haine croissante des riches envers les personnes qu’illes jugent plus faibles, ainsi que leur rejet du système des droits et des aides sociales. Dans cette enquête, deux mille personnes à gros salaires sont interrogées sur la solidarité, la justice sociale et la « crise » économique. Elles voient leur standard de vie menacé et font preuve d’une agressivité que les sociologues appellent « syndrome de misanthropie envers certains groupes sociaux » ; un ensemble de ressentis sexistes, homophobes, antisémites, racistes, une haine de tout ce qui est étranger, la dévalorisation des chômeureuses, des handicapé.es et des personnes sans domicile fixe. Les auteur.es parlent de « désolidarisation et de dévalorisation au nom de la justice », « la justice » étant le droit de celles et ceux qui parviennent à imposer leurs intérêts. Comme si les pauvres étaient pauvres par manque de bonne volonté et que les riches se remplissaient les poches parce qu’illes étaient intelligent.es, appliqué.es et compétent.es. On nous bassine avec ces foutaises depuis le triomphe du capitalisme libéral des années 80. Ce qui est nouveau selon les analystes, c’est le changement d’attitude ; la retenue n’est plus de mise dans la haute société, on peut exprimer sa haine du pouilleux de manière décomplexée. Les riches ne veulent plus partager ? L’État Providence nous répondra qu’il est là pour taxer... et redistribuer. Mais depuis son yacht, le Président augmente le salaire des ministres, promet de diminuer l’impôt sur la fortune et les taxes d’héritage, tout en accusant les « assisté.es sociaux » de creuser le trou de la sécu. À Kreuzberg, quartier berlinois aux populations très mêlées, on voit des ascenseurs pour élever les voitures à hauteur d’appartement non loin des HLM. Certain.es n’ont manifestement pas intérêt à penser une société plus solidaire. Leur richesse est obscène, ahurissante, et leur donne tous les droits.

 

Il est avant tout question de maintien de l’ordre. Répression policière et mixité sociale s’accordent à merveille. La flicaille terrorise ; le social divise, en insinuant que la réussite passe par l’accès à la société et la culture bourgeoise. Cela équivaut à adopter la nouvelle attitude radical-bourgeoise ; la haine des pauvres et donc de soi-même. En gommant les conflits et les identités de classe sans favoriser la justice sociale, on cloisonne, on accentue l’individualisme, les jalousies et l’idéologie télévisée du self-made-man [8], plutôt que de flatter une solidarité de classe ou une quelconque fierté ouvrière. Une amie de lutte m’avait donné l’idée de ce texte en s’échauffant contre la « mixité sociale » alors que dans la cité ouvrière de la Viscose [9], les habitant.es luttaient sur de nombreux fronts, justement parce qu’illes étaient issu.es d’une même usine. Alors bien sûr, il n’y a pas de recette toute faite pour alimenter la révolte. Ce qui plombera ici, sera peut-être chez nous le terreau d’une solidarité. Mais certains jours, ma colère est telle... il faut que ça cesse. Une envie que ça fuse, de leur péter la gueule, une révolte frontale, n’importe quoi. Émancipons-nous des contes de fée de la sociale-démocratie, de l’idéologie qui nous raconte que c’est moins pire ; une guerre des classes se déroule, menée par le haut. C’est une guerre longue et très concrète. Elle s’articule sur la haine des pauvres, le déploiement des forces militarisées, le contrôle social et la réprobation morale. Tant qu’il y aura de la colère, cette histoire ne sera pas finie. Explorons ces épisodes passés pour être plus fort.es et plus fin.es à la fois. Ne laissons pas les puissant.es écrire l’Histoire. Forgeons nos outils d’auto-défense et d’offensive.


[7] Heitmeyer Studie, plus d’information sur : www.uni-bielefeld.de/ikg/Pressehandout_GMF_2010.pdf Retour au texte

[8] Celui qui ne doit sa réussite qu’à lui-même, « l’homme qui s’est fait tout seul ». Retour au texte

[9] La Viscose, au sud de l’agglo, est une cité anciennement rattachée, de 1927 à 1989, à une immense usine de production de viscose (soie synthétique). Ses habitant.es ont depuis 2009 lancé une lutte (qui dure encore), notamment contre la hausse des charges et des loyers. Retour au texte

 

 


Cry P.S.


Hilda, par répondeur interposé, 25 mars 2011


Dans un sens, j’ai maintenant fait le deuil de mon quartier d’enfance. J’y ai vécu 26 ans... ouais, quelque chose comme ça. J’ai fait le deuil et après j’ai voulu changer de cap. En étant prise dans de nouvelles expériences, dans la vie, je n’ai pas vraiment pu prendre de recul sur tout ça. Et ça revient quand même. Peut-être que ce qu’on vit dans l’enfance revient toujours après, encore Freud  ! (rire) Peut-être que ça nous marque à vie, même si on veut vraiment zapper... je parle à ce répondeur et je me crois à la radio (rire). Je voulais me dire que Villeneuve c’était fini. Mais non ce n’est pas du tout fini. Je ne pourrai jamais faire ce deuil. Même si ça se cicatrise... parce que oui, en fait, c’est comme une blessure, parce que j’ai grandi là-dedans, c’était très fort, j’y ai cru, j’y ai vu des trucs cool et d’autres pas cool du tout. C’était vraiment une expérience au sens scientifique. Une expérimentation compliquée, laborieuse, une expérience qui n’est pas finie. Nous, on ne savait pas. Là-dedans, on était des cobayes, les vrais cobayes d’une grande expérience. Et puis l’expérience a été abandonnée, comme ça, n’importe comment, laissée en plan. Et c’est devenu n’importe quoi. Maintenant, il ne reste plus rien des antécédents, que des rats de laboratoire, les gens qui habitent là.
 
Même à distance, quand ça bougeait à la Villeneuve en 2005, ça m’avait touchée, enragée. Mais en 2010, peut-être avec un peu plus de temps passé hors du quartier, ça m’a surtout énervée de sentir que j’en subissais toujours les conséquences, que je me sentais toujours liée, brassée. Il y a toujours un lien. Quand j’aurai 60 ans, et que je serai à l’autre bout de la planète, sur la planète Mars, j’y penserai encore, il y aura toujours des choses qui me feront penser à Villeneuve....
 
Une fois, je suis tombée par hasard dans le tram sur un vieux copain qui avait brassé plein de trucs au loin, les Gnawa Diffusion et tout, il avait fait le tour de la planète. Et puis là, il était en galère, la vie des fois c’est pas simple, voilà. Alors, je lui ai demandé ce qu’il foutait là. Il m’a répondu qu’il revenait. Voilà, quand ça ne va pas et qu’on cherche un point de chute, on y revient. Parce qu’on revient toujours à la Villeneuve. J’espère que je n’y reviendrai pas...

Il me reste encore un peu de temps sur ce répondeur, alors je te rajoute deux-trois conneries... (rire)
Nous on est arrivés en 74. Il y avait plein de terrains vagues, sur les anciens marécages, occupés par les gitans avant qu’ils y construisent les quartiers pour les bobos. On jouait là-bas enfants, c’était vraiment génial. J’y suis repassée l’année dernière, et bien sûr il n’y avait plus de gitans, ils avaient été expulsés depuis longtemps. Il n’y avait plus de terrains vagues. Par contre, j’ai remarqué qu’il y a de plus en plus de roms à la Villeneuve. Tu connais le souci pour les roms. On les traite vraiment comme de la merde, on ne les considère pas comme des humains, on s’en fout d’eux. C’est horrible. Alors quand on sait plus où les mettre, on les met à la Villeneuve, dans les apparts de réserve de la pref pour le plan d’urgence hivernal (bon c’est pas pour dire, plein d’autres familles sont restées à la rue tout l’hiver, à Grenoble comme ailleurs). Et puis là, voilà, c’est le quinze mars, fin de la période hivernale, et un instit’ qui bosse sur le quartier racontait juste hier qu’ils viennent de recevoir les avis d’expulsion, une vingtaine de familles avec une trentaine d’enfants scolarisés sur le quartier. La boucle est bouclée...
 
Mais je voudrais quand même dire... en fait, les solidarités existent encore et il suffit d’une étincelle. C’est tapi là, ce n’est pas du tout sournois. Et c’est ça qui est fort dans ce quartier. En fait, je pense que ça arrive dans la plupart des quartiers.

Je veux vivre et survivre
Je veux vivre et survivre
¿ Sabes lo que es ?
J’ai cru, ch’ais pas pourquoi
Que je pourrais y arriver...
Comme ça / aussi facilement qu’une lettre à la Poste
Partir de ce quartier
Fuir cette réalité-là
Les tours d’ivoire et les années sans avenir
Rire est ma facilité à toutes ces années-là
S’échapper de ce bitume fleuri et amer
Comme dans nos pires rêves
Dans cette fugue toujours imaginaire
Telle la cavale vers un horizon lointain
Et serein
D’enfance / errance / coursive / dans la France
D’enfance / errance / coursive / dans la France
On nous a appris / pris comme des bouffons / pire caillera /
rat des villes / rat des champs
Pris dans le tourment
Crier qu’avec ce nom : Arlequin
Ces couleurs bariolées cachent bien le jeu
Combien de sordides misères
Combien de sordides, de réelles souffrances
Galerie de l’Arlequin / on est faits comme des rats !
Pilotis pour les cafards / Galerie labyrinthe de l’astreinte
Sans nulle porte pour se faire la belle
À part p’t-être quelques sorties d’secours
Puantes
Et sombres
Infâme quartier pensé
Par d’austères socio Q en mal de royalties subventionnées
Sordide sentimentale
De cette condition sociale
D’enfance / errance / coursive / dans la France
D’enfance / errance / coursive / dans la France
Impasse, naguère lasse
Victorieuse maintenant du combat
À la campagne et puis à la campagne
Autre / différente / chemin encore de traverse / choix déterminé
Décalage imminent
Mort aux rats et morts aux vaches / et prendre la clé des champs ?
Pour quitter le quartier / la cité qui étouffe nos cris de gosses trop vite
Grandis
Casse bitume par la grâce d’un rêve d’enfance,
Trou dans le mur assumé, violent, sans son sussurré sucé de
L’assurance-vie
Pour faire courir le vieil adage qui voudrait nous y faire mourir
D’enfance / errance / coursive / dans la France
D’enfance / errance / coursive / dans la France
D’enfance / errance / coursive / dans la France
D’enfance / errance / violence / dans TA France
Tu te sens différente / on me l’a dit souvent
Comment tu as pu partir / Comme ça sans prévenir
Ni crier gare
T’étais parmi nous
J’en pouvais plus / J’en voulais plus / J’en voulais PLUS !
J’en pouvais plus / J’en voulais plus / J’en voulais PLUS !
Face à ce choix / Aux monstres dévorants
Face à moi / aux barrières étouffantes
Je suis devenue maintenant / non plus
Un rat des villes / un rat des champs / mais une souris des champs
Dans la sourcière / ici-bas / toujours présente !
J’ai cru, ch’ais pas pourquoi, que je pourrais y arriver...



 




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