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Les ombres de l'histoire, un livre de Michelle Perrot Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Dénètem   
02-11-2001
Les ombres de l’histoire « Crime et châtiment au XIXème siècle » regroupe une série d’articles de l’historienne Michelle Perrot, écrits de 1971 à 1995, consacrés à « la sombre histoire du crime et de la prison ».

 

Alors que l’histoire sociale classique s’intéresse presque exclusivement aux structures « fondamentales » de la société et aux acteurs « majeurs » de l’histoire (les paysans, les aristocrates, les bourgeois, les ouvriers…), Michelle Perrot explore quant à elle le rôle des « marges » et des « marginaux » dans le changement social. Aux Ombres de l’histoire répond son livre précédent Les femmes ou les silences de l’histoire (Flammarion, 1998). Chacune des recherches de Michelle Perrot répond au souci politique de dissiper ces ombres et de rompre ces silences qui, longtemps, ont permis de cantonner femmes, jeunes, marginaux ou prisonniers dans les scories et oubliettes de l’histoire.

Dans cette histoire souterraine du crime et du châtiment que nous propose Michelle Perrot, le thème de l’ombre couvre un large spectre, toute une gamme de fréquences, toute une palette de sens : silence, anonymat, secret, inconnu, noirceur des crimes. Mais l’ombre renvoie d’abord à l’oubli, à l’envers de l’histoire. L’oubli c’est « l’ombre immense qui recouvre à peu près toute chose, dès que le soleil décline, que la vie se retire, que les yeux se ferment ». Il peut prendre bien des formes depuis le trou de mémoire jusqu’à la destruction délibérée des traces en passant par le refoulement. C’est peut-être cette sensibilité au péril de l’oubli qui pousse l’historienne à commencer son livre par le récit de souvenirs d’enfance. « Pourquoi me suis-je intéressée aux prisons en même temps que, parallèlement, aux femmes ? », s’interroge-t-elle. Des images remontent du passé : âgée de huit ans, placée dans une pension pour jeunes filles catholiques, elle surprend depuis le « jardin du Cours Bossuet qui surplombait la prison » la ronde des femmes de Saint Lazare (maison d’arrêt parisienne). Quelques années après, ce sont des prisonniers de guerre qu’elle aperçoit. Devenue adolescente, elle passe ses étés dans la propriété que viennent d’acheter ses grands-parents : une « ferme modèle », une ancienne colonie pénitentiaire pour enfants…

Mais c’est sans doute la rencontre du philosophe Michel Foucault qui eut le plus d’influence sur l’orientation de son travail. Elle le vit pour la première fois en 1973, à l’occasion d’un colloque sur la prison. La première partie du livre de Perrot évoque l’influence décisive qu’eut l’œuvre et l’action (création en 1971 du Groupement d’Information sur les Prisons) de Foucault sur la recherche pénale. Pourquoi Foucault après s’être intéressé à la folie (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961, Gallimard) s’est-il donc intéressé au crime (Surveiller et punir, 1975, Gallimard) ? Michelle Perrot l’explique par la continuité d’un choix méthodologique : au lieu d’expliquer une société à partir de ce qui y est admis, reconnu, valorisé (démarche de la sociologie traditionnelle), Foucault examine comment elle se définit à partir de ce qu’elle rejette, exclut, voire élimine : le fou, le délinquant, le criminel, l’anormal. Si Foucault s’intéresse à la prison c’est aussi en fonction d’un contexte politique : « Les révoltes des prisons américaines (Attica, septembre 1971) et françaises (hiver 1971-72) ont posé avec acuité la question carcérale comme centrale » (Les ombres de l’histoire, p.10). Dès les années 60 aux Etats-Unis (avec les Black Panthers), à partir de 1970 en France (avec les maoïstes surtout), par l’intermédiaire des militants emprisonnés, une jonction s’opère entre l’extrême-gauche et le monde carcéral. A partir de là, les prisons vont devenir de véritables foyers de dissidence politique et la question carcérale va être posée « d’une façon totalement inédite ».

Un antidote aux discours sécuritaires

L’influence de Foucault sur la réflexion de Michelle Perrot se repère dans la variété des questions abordées par son livre et la cohérence avec laquelle elles s’articulent les unes aux autres : « L’enchaînement des peines », « L’inspecteur Bentham », « Délinquance et système pénitentiaire », « Premières mesures de faits sociaux », « Faits divers et histoire au XIXème siècle », « Premières bandes de jeunes »... Loin d’être une question marginale, la prison représente une des institutions centrales de notre société. On ne peut comprendre la prison sans la relier au système pénal et judiciaire (notamment la gestion des illégalismes), à la mise en scène médiatique des faits divers, à l’exploitation politique de la délinquance, à la formation des sociétés disciplinaires, à toute une série de phénomènes.

Le livre de Michelle Perrot constitue un très bon antidote contre les discours alarmistes et démagogiques sur l’insécurité, les incivilités, la délinquance et autres soi-disant symptômes de la perte des « valeurs ». En lisant cette histoire de l’ombre, on s’aperçoit que depuis le début du XIXème siècle, depuis la naissance d’une presse de masse, les campagnes sur le thème de l’accroissement de la délinquance n’ont jamais cessé. Cette menace supposée est un facteur d’acceptation des contrôles et de légitimation de la prison. Le danger intérieur de la délinquance est matérialisé, acquiert une réalité quasi-scientifique grâce a des statistiques judiciaires qui, en fait, mesurent d’abord nos appréhensions et uniquement les délits qu’on a décidé de poursuivre (par exemple, il y a aujourd’hui une tolérance implicite pour les infractions concernant le droit du travail, les fraudes fiscales, l’environnement, l‘esclavage domestique...). On sourit souvent en lisant Les ombres de l’histoire, comme on sourirait en rencontrant dans la rue un personnage connu. C’est ainsi que nos « bandes de jeunes sauvageons » font leur apparition sous la forme non moins exotique de « bandes de jeunes « Apaches » qui, dans le Paris de la Belle Epoque, cristallisaient la peur sociale et servirent d’argument sécuritaire à ceux qui s’opposaient à l’abolition de la peine de mort, dans le grand débat échoué de 1908. (…) Or, les Apaches sont en grande partie une création médiatique d’une presse de masse en plein essor. »

Les faits historiques que rapporte Michelle Perrot et les analyses qu’elle en tire permettent de prendre un recul salvateur par rapport aux pratiques et discours sécuritaires ambiants, mais aussi par rapport à l’évidence que représente désormais pour nous la peine d’emprisonnement. « Les prisons n’ont pas toujours existé, elles peuvent donc disparaître ; puisqu’elles ont eu un commencement, elles sont susceptibles d’avoir une fin »…

 

• Les ombres de l’histoire « Crime et châtiment au XIXème siècle », octobre 2001, éd. Flammarion, 25 euros (164F)

•  Michelle Perrot est professeur émérite d’histoire contemporaine à Paris VII. A lire également :

L'Histoire des femmes en Occident, de l'Antiquité à nos jours, sous la direction de Michelle Perrot et Georges Duby, 5 volumes, éd. Plon, 1992.

Femmes publiques, dialogue entre Michelle Perrot et Jean Lebrun, Textuel, 1997.

Une histoire des femmes est-elle possible ?, sous la direction de Michelle Perrot, Rivages, 1984.

L’impossible prison. Recherches sur le système pénitentiaire au XIXème siècle, sous la direction de Michelle Perrot, éd. Seuil, 1980

Les Femmes ou les silences de l'histoire, de Michelle Perrot, Flammarion, 1998.


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