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Journalisme : les inquiétudes d'une profession en crise Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
19-04-2007
Un moment rare. Les 7, 8 et 9 mars 2007, à Lille et Arras, les premières Assises du journalisme ont permis à toute une profession de se rencontrer. De poser micros, stylos et caméras pour débattre de ce qui va - et surtout de ce qui ne va pas. Les débats, riches et passionnés, ont révélé l'ampleur du doute qui s'est emparé du métier.

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Pour ces premières Assises internationales du journalisme, plusieurs dessinateurs ont imaginé ce que serait "un monde sans journalistes". Ici, un dessin signé Honoré.

 

Confrontés à des dérives préoccupantes, symbolisées par la publicité faite à la fausse agression du RER D et par le traitement biaisé du débat référendaire, les médias traditionnels doivent, s'ils veulent regagner la confiance des citoyens (et, par là, enrayer la baisse constante de leur audience), remettre en question leurs méthodes de fabrication, de production et de diffusion. Vaste chantier ! Les journalistes présents à Lille - stars et petites mains mélangées - semblaient d'ailleurs un peu dépassés par l'ampleur des problèmes…
Bousculée par l'émergence, sur le web, de nouvelles formes d'expression, la profession peine à opposer une réponse ferme et convaincante. En effet, comment prouver qu'on est indispensable lorsqu'on est si souvent pris en défaut ? Comment défendre l'idée d'un métier réservé à des personnes formées et encartées alors que des non-journalistes parviennent à publier des informations plus pertinentes et plus impertinentes ?
La réponse brille par son évidence : "il faut revenir aux fondamentaux du métier". Cette phrase est revenue comme un leitmotiv au fil des ateliers. Les journalistes doivent passer plus de temps sur le terrain, redonner toute son importance au reportage, rapporter l'événement avant de le commenter. Et recouper toutes les informations, de la plus énorme à la plus minuscule, avant de les publier. Comme le dit Antoine Perraud (1) : "Les journalistes devraient simplement se demander : est-ce vrai ? Est-ce juste ? Comment ça s'est passé ?" Autrement dit, il est urgent de… refaire du journalisme ! Qu'il faille rappeler pareilles évidences révèle la gravité du mal : c'est un peu comme si des chirurgiens se mettaient d'accord, après trois jours de congrès, sur la nécessité de l'utilité de se laver les mains avant une opération…
Aujourd'hui, la profession semble saisie d'un besoin de coucher ses bonnes résolutions sur le papier. Suite aux Assises, une charte déontologique est en cours de rédaction. Flotte aussi dans l'air l'idée de créer un "conseil de presse" compétent en matière éthique. Est-ce le début d'un changement réel ? Ou va-t-on rester dans le registre de l'incantation ? Récit des moments forts qui ont marqué ces trois jours de débats.


(1) Auteur de La Barbarie journalistique, "Toulouse, Outreau, RER D : l'art et la manière de faire un malheur", 2007.

 

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Mercredi, 10 h.

Les pigistes ne veulent plus être les "invisibles de la presse". Ils sont devenus un rouage essentiel des médias. Pourtant, ils souffrent d'un manque cruel de reconnaissance, à la fois morale et financière. Les pigistes, ces journalistes payés à l'article, sont souvent "confrontés au mépris, en tout cas à l'ignorance, des confrères postés et des entreprises qui les considèrent comme une force de travail accessible à bon prix", souligne Yann Kerveno, le bouillant président de l'association Profession:pigiste. Certes, pour quelques uns, la pige est un choix. Mais, pour beaucoup, c'est une obligation. Les médias, ayant entamé une cure d'austérité, ont tendance à dégraisser, comme le montre l'exemple récent de Libération, plutôt qu'à embaucher. Or, le sociologue Alain Accardo l'a montré dans Journalistes précaires (éditions Le Mascaret, 1998), la précarité des conditions de travail a des conséquences immédiates sur le contenu des journaux (1)

Être à la pige est donc rarement une sinécure. Cette situation peut rimer avec isolement et précarité. Voire pauvreté. En Belgique, l'association des journalistes professionnels (AJP) a publié il y a six mois un "Livre noir des journalistes indépendants" - un tel travail mériterait d'être repris en France. "C'est à tomber de sa chaise, s'énerve Martine Simonis, secrétaire nationale de l'AJP. Les barèmes sont extrêmement bas, les systèmes de rémunération multiples. Nous avons trouvé des collègues payés un euro la brève ! D'autres n'ont pas vu leurs tarifs indexés depuis trente ans. En moyenne, les journalistes indépendants gagnaient 1 554 euros brut par mois en 2005 - pour arriver au salaire net, il faut diviser cette somme par deux en Belgique ! La situation que nous décrivons se résume en quelques mots : dérégulation, arbitraire, paupérisation et atomisation. Pour en sortir, il faut briser le colloque singulier entre le patron de presse et le pigiste !" Pas facile de construire une action collective… Quelques propositions concrètes émergent. Les plus construites émanent de l'association Profession:pigiste : elles sont détaillées sur le site http://www.pigiste.org

 

 

Jeudi, 9h.

L'histoire de Papy Voise en 2002, l'affaire Allègre en 2003, le sinistre canular du RER D en 2004, le "gang des barbares" en 2006… Parfois, souvent, trop souvent, la machine médiatique s'emballe. Engagés dans une course perpétuelle contre ces concurrents que sont les autres médias (1), des journalistes "sortent" une information. Trop vite : ils se contentent de passer quelques coups de téléphone ou recopient textuellement une dépêche d'agence. Si l'info est erronée, le dérapage est assuré. Car déjà leurs confrères reprennent "l'info". Effet boule de neige. Les médias brodent. Les élus tricotent. Plus on en parle, plus ça a l'apparence de la réalité. Lorsque la vérité apparaît au grand jour, les rectificatifs sont vite expédiés. Vite, les journalistes passent à un autre sujet… L'histoire était trop belle pour être vraie.
Ce matin, à Arras, la salle est comble pour débattre de la meilleure manière d'éviter ces "tsunamis médiatiques". Cette affluence est le signe d'une prise de conscience : on ne peut pas continuer comme ça. "Les raisons de nos dérapages sont dans nos fonctionnements quotidiens, commente Dominique Quinio, directrice de La Croix. Nous devons être plus lucides face à nos sources d'information, prendre le temps de creuser dans l'histoire et dans la géographie d'un événement, accepter le risque de ne pas donner une information lorsqu'elle n'est pas vérifiée. Je suis convaincue que la concurrence entre les médias ne se joue pas dans la surenchère mais dans la différenciation". Une conviction qui irrigue la pertinente nouvelle formule de La Croix…

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Hervé Brusini, directeur délégué de l'information à France 3, intervient : "Nous connaissons les critiques depuis très longtemps et nous ne cessons de redire les mêmes choses, sans en voir le règlement. Il est troublant que nous en soyons à devoir rappeler la nécessité de recouper l'information et de faire du reportage sur le terrain !" Plus profondément, ce qui est en cause, c'est la conception du rôle du journaliste. "Alors que le reportage est la clef de voûte de notre métier, il est devenu une usine à illustrer le mot d'ordre du jour, déplore Brusini. On ne découvre plus rien sur le terrain, c'est de l'anti-journalisme. Face à cela, sur le web et les blogs, les citoyens hurlent le fait qu'ils existent."
Le manque de moyens humains et financiers peuvent expliquer, sinon excuser, certains dérapages. Car les journalistes, pigistes ou en poste, sont soumis à des impératifs de productivité souvent incompatibles avec les exigences de leur métier. "Un journaliste doit faire trois sujets par jour sur le réseau France Bleu, déplore un confrère. Et à Libé, chaque journaliste va désormais devoir écrire un papier par jour." Le temps du reportage et de l'enquête n'est pas respecté. Autre point essentiel abordé durant cet atelier, la disparition, dans les rédactions, de deux métiers essentiels. Les journalistes spécialisés, ces précieux "rubricards" qui maîtrisent leur sujet sur le bout des doigts, ont été relégués dans la presse professionnelle. Et les correcteurs-réviseurs, dont la fonction était de traquer petites fautes et grandes erreurs dans les articles, ont quasiment tous disparu. La plupart des journalistes mettent aujourd'hui en page eux-mêmes leurs articles (lire l'encadré "Quand le journaliste devient multitâches" ). Comme si la production de l'information était une œuvre individuelle, et non un travail collectif. Cette approche peut sembler corporatiste. Mais s'il y avait plus de journalistes dans les rédactions, peut-être y aurait-il moins de dérapages ?

 

Jeudi, 21h.

Stéphane Paoli avoue son désarroi. "Nous avons découvert un vide, une béance, entre nous et ceux qui nous écoutaient", lance-t-il d'une voix mal assurée. Il était temps, Stéphane ! Le journaliste vedette de France Inter anime un débat, ouvert aux "citoyens", intitulé "21 avril 2002, 29 mai 2005, 6 mai 2007 : quelle information politique voulons-nous ?" Le sociologue Denis Muzet, directeur de l'Institut Médiascopie, se charge de lui ouvrir les yeux. Il dénonce pêle-mêle, avec des mots acérés, "le bombardement quotidien d'informations brèves, non contextualisées, répétées de média en média", "la téléréalité qui contamine la politique, du 'j'ai changé' de Nicolas Sarkozy au toucher du paralytique par Ségolène Royal", "la mise en récit du politique à travers de grands mythes, comme le conte de Noël des Don Quichotte, le monde bipolaire Sarko-Ségo, effacé par l'arrivée du troisième homme, la concession privée de l'écologie politique à Nicolas Hulot". Dans la salle, quelqu'un se lève et lance : "Ce que je voulais vous dire, vous le savez déjà ! Alors pourquoi ne changez-vous pas vos manières de faire ?" Hélas, ce n'est pas ce soir qu'une réponse concrète lui sera apportée… Dommage que ces soirées citoyennes n'aient pas la même profondeur que les ateliers professionnels de la journée !

 

Vendredi, 9h30.

Ce matin, on se penche sur une drôle de bestiole : le web est-il une menace ou une chance pour la presse ? Beaucoup d'idées reçues, de commentaires convenus sur l'internet comme "média de la rumeur et du spectacle". On sent cependant l'envie de la jeune garde de se lancer sur ces nouveaux espaces. Le témoignage de Walter Bouvais, fondateur de l'excellent webzine Terra Economica "J'ai lancé ce journal avec 1 500 euros en poche, raconte le jeune journaliste. Sur le web, on peut avoir un projet éditorial fort sans investir des milliards. Mais il faut s'engager. Pendant trente mois, trente journalistes ont travaillé bénévolement. Aujourd'hui, nous arrivons à percevoir des petits salaires". Mais le modèle économique reste fragile : "Nous avons 5 500 abonnés. Pour parvenir à l'équilibre, il nous en faudrait 7 000 à 8 000." retient particulièrement l'attention.

 

Vendredi, 14h.

"Si la presse s'effondre en France, c'est parce qu'elle est de plus en plus formatée", attaque Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard Enchaîné. "De plus en plus, les journaux sont illisibles, inintéressants, sarkozystes… C'est étouffant !" Alors, l'avenir du journalisme est-il dans l'exploration de nouvelles formes ? Thomas Baumgartner le croit. Il présente ArteRadio : une radio en ligne très exigeante, qui offre près de mille reportages en libre accès. "Nous sommes une belle anomalie, reconnaît le rédac'chef adjoint de cette petite merveille. Un site internet qui fait une radio à l'intérieur d'une télévision, c'est pas banal !" Lancée en 2002, ArteRadio, financée par la chaîne de télévision franco-allemande, bénéficie d'une "totale liberté éditoriale".
Autre forme nouvelle, souvent citée au cours de ces Assises : le blog. Alain Rebetez raconte l'histoire de son "Bondy Blog". Lors de la révolte des banlieues françaises, ce journaliste suisse (L'Hebdo) a eu envie d'expérimenter une autre manière de raconter le réel. "Nous nous sommes immergés pendant trois mois dans un univers souvent ignoré des médias, raconte Rebetez. Cette expérience a été possible parce qu'elle ne coûtait pas très cher au journal. Elle a rencontré beaucoup de succès. Nous avons essayé d'ouvrir des blogs sur d'autres sujets, notamment en racontant les vacances d'hiver dans une station chic. Cela a très peu intéressé nos lecteurs. Mais nos journalistes ont déniché deux scandales, dont l'un a amené un changement de loi !" Quand on laboure le terrain, il en sort toujours quelque chose… Le "Bondy Blog" a été repris en mars 2006 par des jeunes habitants de cette ville. "Cet été, Yahoo a posé 60 000 euros sur la table pour que nous produisions un contenu un peu différent sur la campagne présidentielle, raconte Alain Rebetez. Nous avons lancé un réseau de correspondants à travers les banlieues françaises, en allant dans les lycées ZEP".

 

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Vendredi soir.

Un jeune reporter télé casse-cou, un vieux briscard de la presse écrite un peu désabusé, une débutante qui ne s'en laisse pas conter… Reporters, la nouvelle série de Canal+ (diffusé en avril), pose un regard très romancé sur le quotidien des médias. C'est nerveux, bien mené, on ne s'ennuie pas. Mais le cocktail est un peu trop chargé pour être crédible : le premier épisode rejoue l'Affaire Grégory et l'enlèvement de Florence Aubenas et Hussein Hanoun, en y ajoutant l'assassinat d'un Africain prêt à balancer à la presse une affaire de trafic d'armes. La projection en avant-première de cette série a reçu un accueil glacial. Comme s'il y avait un trop grand décalage entre la prosaïque réalité du métier et l'héroïque récit d'un journalisme opposé aux puissances d'argent et aux complots politiques…

 

 

(1) "La concurrence entre les journaux, la concurrence entre les journaux et la télévision, la concurrence entre les télévisions, prend la forme d'une concurrence temporelle pour le scoop, pour être le premier. Par exemple, dans un livre où il présente un certain nombre d'entretiens avec des journalistes, Alain Accardo montre comment les journalistes de télévision sont amenés, parce que telle télévision concurrente a " couvert " une inondation, à aller " couvrir " cette inondation en essayant d'avoir quelque chose que l'autre n'a pas eu. Bref il y a des objets qui sont imposés aux téléspectateurs parce qu'ils s'imposent aux producteurs ; et ils s'imposent aux producteurs parce qu'ils sont imposés par la concurrence avec d'autres producteurs." Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber Raison d'Agir, 1996. Retour à l'article

 

Quand le journaliste devient multitâches

L'informatique ? Une aubaine pour les patrons modernes, spécialistes de la " taille " dans les effectifs, et adeptes de la philosophie du salarié autonome et multitâches. Dans la presse, par exemple, les logiciels ne se limitent plus simplement au traitement de texte : installés sur chaque poste de travail, ils permettent aux rédacteurs de faire la mise en page et de télécharger les photos qu'ils ont eux-mêmes prises avec un appareil numérique. Plus besoin de photographes et de maquettistes ! De même, désormais, le journaliste reporter d'images (JRI) est formé à filmer, prendre le son et réaliser interviews et commentaires (trois métiers en un). Ce que le journaliste gagne en autonomie et en liberté d'un point de vue technique, il le perd, en fait, en temps pour l'enquête et le reportage de terrain…
En presse écrite, le travail de mise en page n'est pas forcément très épanouissant. Il se résume en effet à choisir, parmi une (petite) variété de modules prémaquettés comprenant une place pour le texte et une pour la photo. Ces " cartons " sont verrouillés. Impossible pour le rédacteur de les modifier : si la photo ne rentre pas, on coupe un bout, si le texte est trop long, on le taille. Du coup, le rédacteur finit par travailler à l'envers : au lieu d'écrire l'article, puis d'adapter la maquette à celui-ci, il est plus facile de choisir son " carton " à l'avance et d'écrire l'article directement dedans. Comme ça, on est sûr que ça rentre. Vive la technique ! F.E. Retour à l'article

 




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