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Une lecture du "Secret de la chambre de Rodinsky" par Sylvain Marcelli Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
02-03-2011

Située au 19, Princelet Street, dans une ancienne synagogue londonienne, cette chambre a été découverte en 1979. L'homme qui habitait là s'appelait David Rodinsky ; il avait disparu depuis dix ans. Personne ne s'était inquiété de ce qu'il était devenu. C'est en poussant cette porte, un peu par hasard, comme ça, pour voir, qu'on s'est rappelé que quelqu'un avait habité là.

 

Rachel Lichtenstein et Ian Sinclair, Le Secret de la chambre de Rodinsky, Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner et Marie-Claude Peugeot - Anatolia, éd. du Rocher, 2001 -393 pages, 20,50 euros

 

J'ai vu cette plaque dans un quartier gris de Cracovie. Une plaque discrète, il fallait se pencher pour déchiffrer son message. Une plaque sur laquelle on pouvait lire qu'ici était le ghetto juif de la ville. On pouvait passer sans voir, des centaines de personnes ont dû passer sans savoir. Le lendemain, j'étais à Auschwitz, Oswiecim en polonais.

L'endroit ressemble aux photos que vous connaissez. Voies ferrées. Le portail. Le travail rend libre. Les tas de chaussures. Les tas de cheveux. Les tas de valises. C'est ce qu'il reste d'eux. Tous ces gens. Un survivant qui raconte. Je me suis dit, après lui, il n'y aura plus personne pour raconter.

Des centaines de gens viennent à Auschwitz pour retrouver la trace d'un grand-père, d'un père, d'un frère, d'un oncle, d'une mère, d'une soeur, d'une tante, d'une grand-mère, ils n'ont rien, qu'un nom, une photo. Ils viennent chercher une trace. Face à eux, des tas de chaussures, de cheveux, de valises. Celui, celle, qu'ils cherchent est là.

J'ai fixé longtemps une toute petite chaussure, la chaussure rose d'une petite fille.

Quand on est reparti de Cracovie je ressentais un vide affreux, après Oswiecim c'était devenu du froid, de la glace, tranchante. Je pense à tous ces gens qui ont disparu, d'eux il n'y a plus trace. Voilà ce qu'ils sont devenus. Ils ont disparu. Leur vie n'existe plus pour personne. Plus personne.

Maintenant je vois une chambre. Une petite mansarde. L'homme qui l'occupe a laissé les vêtements dans l'armoire, le pyjama sur le lit, les casseroles sur la cuisinière. Une tasse de thé attend. Il y a des carnets couverts de mots, des papiers éparpillés sur le bureau, des livres partout, des journaux aussi. Des vieux soixante-dix-huit tours, des paquets de cigarettes, des canettes de bière. Et puis le creux dans l'oreiller, là où repose la tête. Et encore le calendrier avec l'Angélus de Millet, posé sur la cheminée. Tout est là, comme si on venait de fermer la porte, mais tout est immobile, couvert de poussière et de toiles d'araignées.

 

Située au 19, Princelet Street, dans une ancienne synagogue londonienne, cette chambre a été découverte en 1979. L'homme qui habitait là s'appelait David Rodinsky ; il avait disparu depuis dix ans.

Personne ne s'était inquiété de ce qu'il était devenu. C'est en poussant cette porte, un peu par hasard, comme ça, pour voir, qu'on s'est rappelé que quelqu'un avait habité là.

Cette chambre, vide pendant si longtemps, se remplit alors de curieux.

Les visiteurs se succèdent, la presse s'en mêle, des légendes naissent.

De Rodinsky on ne sait rien, sinon qu'il est juif, dès lors on peut tout imaginer de lui. Cet être en négatif devient surexposé. The Guardian publie un article titré : «L'homme qui est devenu une chambre.» C'est signé Ian Sinclair, écrivain. «Un jour, un homme qui vivait seul dans un bâtiment mort, dans une partie oubliée de la ville, est sorti, a disparu.

Mais ce n'était pas une vraie disparition, parce que personne ne s'en est aperçu. C'était un tour de passe-passe sans spectateurs. Une disparition rétrospective. Là résidait son pouvoir. La chambre, verrouillée, scellée avec tous ses livres, vêtements, calendriers, était la seule entrée dans le récit.»

 

Dix ans passent encore, on dirait un conte. Une jeune artiste, Rachel Lichtenstein, découvre la synagogue, dans le cadre d'une étude consacré à «l'immigration des Juifs d'Europe orientale dans l'East End de Londres». «Je me suis avancée à tâtons dans le couloir et j'ai ouvert la porte du fond. Les peintures écaillées de la synagogue étaient éclairées par la lumière jaune et chaude des bougies.» Quelqu'un raconte l'histoire de la chambre de Rodinsky. Déjà, la jeune femme est émue et fascinée par le lieu.

Lorsqu'elle découvre que ses grands-parents ont habité Princelet Street et se sont probablement mariés dans cette synanogue, elle sait qu'une partie de son histoire se joue ici. La chambre de David, cette «tombe abandonnée», envoûte Rachel. Comme si ce lieu avait été créé pour elle, comme si l'ombre qui l'avait habité l'attendait. «Rodinsky, l'idée de Rodinsky, était devenu un dybbuk. L'âme d'un mort qui pénètre le corps d'un vivant et dicte sa conduite.» Rachel décide de se lancer sur la trace de cet homme – de percer le mystère de sa vie et de sa disparition. Elle devient le témoin ultime. Elle raconte dans un livre troublant et émouvant, co-écrit avec Iain Sinclair, cette chasse au fantôme qui la mènera jusqu'en Israël et en Pologne.

Le Secret de la chambre de Rodinsky tient du roman policier autant que du roman d'apprentissage. Si la question originelle est «qu'est devenu David Rodinsky ?», le lecteur est vite amené à se demander : «que va devenir Rachel Lichtenstein ?» Car, comme l'écrit Iain Sinclair, l'artiste «s'était lancée dans sa propre quête et il est rapidement devenu évident que son voyage touchait davantage à l'autobiographie qu'à la biographie.» À travers Rodinsky, Rachel Lichtenstein voudrait faire revivre un monde englouti : le quartier juif où vivaient ses grands-parents.

La recherche de Rodinsky l'amènera à rencontrer les derniers habitants juifs du quartier, à interroger un rabbin en Israël, à partir en pèlerinage à Auschwitz. Pour découvrir d'où elle vient, qui elle est et surtout qui elle veut être.

 

Pendant des mois, l'artiste prend en photo les affaires personnelles de Rodinsky. C'est une manière de se les approprier, de les approcher au moins : «Au départ, ce travail d'archéologue, arbitraire en apparence, se révéla peu fructueux, car, privés de la voix de leur créateur pour en donner l'explication, les objets paraissaient muets. Je passai des heures innombrables dans cette pièce.» Rodinsky a laissé des dizaines de carnets manuscrits écrits dans une quinzaine de langues (certains mêmes en hiéroglyphes égyptiens). «Je déballai des centaines d'objets, des milliers de petits bouts de papier couverts de messages codés, en diverses langues, écrits de sa main. Sur l'envers de papiers de chocolats, glissés à l'intérieur de ses agendas et de ses livres, il y avait des plans tracés à la main, des notes d'expéditions dans les alentours de Londres, de Hainault à Chigwell, de Clapton à Hendon, sans qu'il soit indiqué qui il allait voir ni à quel propos.» Rodinsky possédait aussi un dictionnaire anglais-hébreu où il traduisait des conversations imaginaires. Celle-ci par exemple :

 

«Vous partez déjà ?

Vous êtes obligé de partir maintenant ?

Faut-il absolument que vous partiez ?

Vous venez juste d'arriver.

Il est encore tôt, restez encore un petit peu.

Vous avez l'air pressé.

Je suis très occupé aujourd'hui.

J'ai beaucoup à faire.

J'ai une affaire importante.

J'ai beaucoup de chemin à faire.

Je dois prendre de nombreuses routes.

Je dois passer un entretien important.

Désolé, je suis en retard.

Il est temps de partir.

Je ne vous dérangerai pas plus longtemps.»

 

Pour un peu, on se croirait dans une histoire inventée par Paul Auster et Sophie Calle. Rodinsky était-il un érudit ? Ou était-il malade, psychotique, obsessionnel, autiste ? Lasse de construire des hypothèses contradictoires mais toutes crédibles, désespérée à l'idée de ne pas trouver une seule photo représentant le fantôme, Rachel décide d'afficher des avis de recherche qu'elle place «un peu partout, à la devanture du marchand de bagels de Brick Lane, à l'asile de vieillards juif de Stepney, à Toynbee Hall (où se donnent encore des soirées de poésie yiddish chaque semaine pour ce qui reste de la communauté juive), dans les cafés et chez les commerçants du quartier.» Iain Sinclair : «Mais personne ne pouvait décrire l'apparence de Rodinsky. Rachel, malgré toutes ses investigations, toutes ses visites à des parents âgés, n'a pas trouvé la moindre photographie de cet homme.»

Cependant, si cette enquête minutieuse n'apporte pas, dans un premier temps, les réponses escomptées, elle ouvre des dizaines de pistes passionnantes. Les études talmudiques ont appris à Rachel qu'il était possible de faire plusieurs lectures d'un seul fait, d'une phrase unique, d'un événement particulier. La jeune artiste découvre ainsi que David Rodinsky a longtemps vécu avec sa famille, une soeur douée que l'on imagine «frustrée et inaccomplie» parce qu'elle n'aura pas eu droit à l'instruction que son intelligence réclamait et une mère, mémoire de l'exode, qui «portait toujours sa garde-robe sur elle, comme si elle craignait toujours de devoir partir de toute urgence.»

Possédée par son sujet, bouleversée par la moindre trace du passé, angoissée par l'idée de destruction, Rachel lutte contre l'oubli : grâce à elle, Whitechapel reprend un peu de ses couleurs d'antan. L'artiste organise des visites du quartier.

«À cette époque-là, il restait bien peu de choses de l'East End juif : des bâtiments qui tombaient en ruine, des lieux abandonnés, des enseignes qui ne tardaient pas à s'effacer. "Ici se trouvait… à présent, c'est un parking." "Ici, en regardant très attentivement, vous devinerez tout juste la trace d'une mezuzah." Après avoir déambulé dans les rues de Spitalfields, mes groupes de touristes, vers la fin de la visite, étaient invariablement consternés. Alors je les emmenais au Kosher Luncheon Club. C'était un lieu vivant et gai. Nappes blanches amidonnées, tintements de verres, soupe avalée bruyamment sur fond de yiddish et de rires. L'endroit avait conservé cette atmosphère chaleureuse que j'ai souvent entendue évoquée par ceux qui décrivent le monde juif de l'East End.»

 

Et puis, à force d'obstination, elle découvre ce qui est arrivé… Délivrant Rodinsky de la nuit qui l'avait aspiré. Au fantôme, le travail biographique redonne forme humaine. Une intimité délicate s'installe alors entre les deux êtres :

«Plus j'en savais sur lui, plus il acquérait de réalité pour moi et plus j'étais gênée de fouiller dans ses effets personnels».

C'est en Pologne, à Cracovie et à Auschwitz, que Rachel comprend que la disparition de Rodinsky symbolise celle de tous les Juifs d'Europe, même si lui-même n'a pas été victime de la Shoah. L'inconnu de Whitechapel était peut-être un saint. «Peut-être Rodinsky était-il véritablement l'éternel Juif errant, et peut-être y a-t-il eu, au cours des siècles, des milliers de chambres abandonnées comme celle-ci». D'après «un mythe préhassidique», «il y a toujours trente-six justes en vie dans le monde. Par leurs bonnes actions, ils empêchent la destruction du monde. Leur pouvoir repose sur le fait que personne ne sait qui ils sont ni où ils vivent. Ils accomplissent leur tâche en secret et sans récompense. Quand l'un d'eux meurt, un autre naît.» Rachel donnera à son fils le prénom de celui qu'elle a si longtemps cherché. David.

 

Dans une autre conversation traduite dans son dictionnaire anglais-hébreu,

David Rodinsky demande :

«Qui êtes-vous ?

Où êtes-vous ?

Que faites-vous ?

Où allez-vous ?

D'où venez-vous ?

Où habitez-vous ?

Quel âge avez-vous ?

Que voulez-vous ?

Qu'est-ce que vous aimez particulièrement ?

Que puis-je faire pour vous ?

Qu'est-ce que vous dites ?

Qu'est-ce qui ne va pas ?

Est-ce qu'ils disent vrai ?

Qu'est-ce qui vous est arrivé ?

Qu'avez-vous donc ?

Vous avez entendu ?

Vous avez compris ?

Vous parlez sérieusement ?

Où êtes-vous descendu ?

À quelle distance sommes-nous de Jérusalem ?

Qui cherchez-vous ?

Que regardez-vous ?

Pour qui me prenez-vous ?

Est-ce que vous comprenez l'arabe, le turc, le maltais ? Je sais un peu de russe…»

 

Il est temps de partir. Une lecture du Secret de la chambre de Rodinsky, un livre de Rachel Lichtenstein et de Ian Sinclair, est paru pour la première fois dans la revue Inventaire/Invention en 2003.

 

Image

 

 




  Commentaires (1)
Ecrit par Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir , le 30-05-2015 02:59
Ce livre vient de m'être recommandé par un ami précieux. Votre "fiche" de lecture est belle. Cela me ramène à une histoire de lapin blanc, de netsukés cachés sous un matelas durant la guerre , à Vienne. Tout peu à peu se relie.  
Merci

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