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François Schuiten et Benoît Peeters : le futur antérieur des Cités obscures Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
10-07-2002
Comme l’affirmait un scientifique dès 1921 : « Nous ignorons le monde des Cités obscures, mais ce monde ne nous ignore pas. » François Schuiten et Benoît Peeters ne savaient peut-être pas, il y a vingt ans, en élevant Les murailles de Samaris, qu’ils passaient de l’autre côté. Définitivement. Que notre monde ne serait plus seulement le monde, mais qu’ils vivraient à cheval entre ici et là-bas, d’un monde l’autre. Mais voilà, ils se sont pris au jeu. Ils ont franchi la frontière invisible et c’était trop tard.

 

Sous une forme originale pour un compte-rendu d’exploration, la bande dessinée, les deux amis (Schuiten au dessin, Peeters au récit) déroulent les cartes d’un monde parallèle. Ville après ville, de Brüsel à Urbicande, ils racontent les utopies, les mythes, les héros, les lois et les mystères qui imprègnent cet univers étrange et pourtant proche. C’est que les Cités obscures sont en réalité le reflet inversé de notre bonne vieille planète.

Dans une édition récemment actualisée de leur passionnant Guide des Cités, les deux explorateurs mettent les choses au point : « Qu’il nous soit permis de réagir d’emblée à une rumeur aussi tenace que pernicieuse : contrairement à une des légendes les plus répandues, nous ne sommes pas les inventeurs des Cités obscures ni même les premiers à les avoir évoquées. Les liens entre cet univers et le nôtre paraissent anciens et réguliers. Plusieurs écrivains semblent avoir fait davantage que pressentir l’existence du Continent obscur ». La liste est longue : Novalis, Maeterlinck, Gracq, Daumal, Kafka, Benjamin, Calvino, Kadaré… « Quant à Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casarès, ils se sont évertués, toute leur vie durant, à travestir la très précise connaissance qu’ils en avaient. »

A l’occasion de la sortie d’un nouvel épisode de la série, François Schuiten et Benoît Peeters donnent aux lecteurs de L’Interdit des clefs pour passer d’un univers à l’autre. Ce qu’ils racontent est parfaitement obscur.

 

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François Schuiten...

...et Benoît Peeters

Deux esprits tourmentés par l'idée d'un monde différent

 

C’est la première fois que vous proposez un album en deux tomes.

F. S. D’habitude nous préférons raconter une histoire en un seul volume, ce qui permet de ne pas perdre le lecteur. Mais pour nous il est frustrant d’abandonner les personnages. Comme nous étions partis pour raconter une histoire assez longue, il a paru plus raisonnable de proposer deux tomes.

Le deuxième tome est-il terminé ?

F. S. Il est scénarisé mais tout est encore possible. On retravaille beaucoup en fonction des réactions des lecteurs.

Cet album est le dixième de la série. Faut-il respecter un ordre de lecture pour découvrir les Cités obscures ?

B. P. Ce n’est pas une série classique, c’est une série circulaire. Un monde qu’on peut explorer comme on l’entend, en entrant par le volume que l’on veut. D’ailleurs souvent les lecteurs ont l’impression d’avoir commencé par le premier volume de la série, alors que ce n’est pas le cas. J’ai même l’impression que la manière d’entrer dans les Cités obscures détermine le regard sur les autres albums. Les lecteurs qui commenceront par La Frontière invisible garderont à l’esprit le thème des cartes. Nous n’avons pas voulu créer un personnage récurrent ou poser toutes les clefs dans un premier volume qui aurait déterminé tous les autres, comme c’est souvent le cas dans la BD aujourd’hui.

F. S. Ce qui est terrible c’est quand une série se fossilise et se détache du monde dans lequel on vit.

 

Un passionné de Tintin comme vous l’êtes peut-il critiquer le dispositif du personnage récurrent ?

B. P. Tintin est une fausse série. Hergé, comme Jacobs, a le talent de réinventer la série à chaque nouvel album.

 

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La Frontière invisible raconte le parcours d’un jeune homme, Roland, qui découvre son métier dans un Centre de Cartographie en proie à d’importants bouleversements.

B. P. Ce qui est paradoxal dans le premier tome, c’est que nous parlons de cartographie tout le temps et qu’on ne voit que peu de paysages. Le Centre de Cartographie, où se déroule l’action, est au milieu du désert, de nulle part. Aucune trace du paysage que les cartes racontent. Le second tome racontera la découverte du paysage.

 

Le Centre de Cartographie a tellement d’archives en réserve qu’il arrive que celles-ci volent et se perdent… Le thème de l’archive et de sa conservation est obsédant dans votre œuvre.

F. S. Roland, avant d’arriver au Centre, passe par un champ de détritus. Il va vers son premier rôle, son premier job, et ça commence par les déchets…

B. P. … Ce jeune homme arrive avec son enthousiasme, il veut bien faire, mais il sera l’objet de forces extérieures qui vont perturber son chemin. Nous avons écrit un roman de formation, un récit d’initiation. Le personnage va être complètement transformé entre la première page du premier tome et la dernière page du second tome. 

 

Ces archives qui volent représentent le passé… On n’est pas du tout dans la science fiction.

F. S. Le rapport au temps est au cœur des Cités Obscures. Cette série s’écrit au futur antérieur. D’ailleurs on aimerait faire un récit sur le temps. Les Cités Obscures sont des visions. Elles sont un miroir déformant de la société, un outil pour comprendre le monde dans lequel on vit.

 

Le Centre de Cartographie ressemble étrangement au Mundaneum, en Belgique…

F. S. Tout à fait. Le livre a été fortement influencé par le Mundaneum et par le travail que nous avons réalisé sur les utopies lors de l’exposition universelle d’Hanovre en 2000. On essaye toujours de mettre dans nos livres ce qu’on vit, ce qu’on ressent, ce qui nous arrive. Ce qui nous a intrigué et fasciné dans le Mundaneum c’est la volonté de concentrer la mémoire dans des fiches. Le Centre de Cartographie veut de la même manière mettre le monde en cartes, décrire l’état du monde jusque dans ses rumeurs, ses rêves, ses passions. Le Mundaneum fut un échec. Les échecs nous intéressent. Finalement le Mundaneum est l’embryon d’internet. Mais comme il loupe le tournant technologique, il se perd. Le Centre de Cartographie va connaître lui aussi un basculement.

 

En étant confronté à l’arrivée des machines.

F. S. A travers le Centre de Cartographie nous racontons aussi les changements qui ont affecté Casterman. Nous avons vécu ces dernières années un basculement, des gens ont été viré, des machines les ont remplacés, des compétences ont été oubliées. Je n’ai rien contre les jeunes mais je déplore le jeunisme de nos sociétés qui ratent complètement la passation du savoir. Les dégâts humains sont d’une grande violence.

La frontière invisible est aussi une frontière d’âge, celle qui sépare l’adolescent de l’adulte. Mon fils aîné est le modèle pour l’histoire. On n’invente décidément rien, on s’intéresse à ce qui provoque une persistance rétinienne, on capte ce qui finit par s’imposer. Pour arriver à ça, il faut des vécus. Sinon à un moment donné on ne raconte plus rien, on fabrique.

 

La frontière évoquée dans le titre est aussi politique. Le livre renvoie aux Balkans, par un jeu sur les noms (Galatograd, la Grande Sodrovnie), mais on pense aussi à la Belgique…

F. S. Nous serions mal placés pour aborder les problèmes de l’ex Yougoslavie de front, en revanche il est vrai qu’on connaît bien ce qui se passe en Belgique.

B. P. Le monde des Cités Obscures n’est pas du tout un monde imaginaire, déconnecté du nôtre. En traitant le nationalisme de façon décalée, nous utilisons un traitement où nous nous sentons à l’aise. Quand nous avons imaginé La Fièvre d’Urbicande, nous parlions de Berlin mais nous n’étions pas pour autant des Berlinois.

F. S. Notre regard sur la question de la frontière est métaphorique : on met en valeur le fait qu’il s’agit souvent plus d’un découpage abstrait que d’un découpage culturel. Je pense à la manière dont on a pu découper l’Afrique au couteau avec une arrogance terrible. Le tracé des frontières est incroyable. Malgré cela, les cartes restent la référence. Le Centre de Cartographie est en cela un peu le nombril du monde.

 

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« Ce qui compte, ce ne sont pas les cartes mais ce qu’on veut leur faire dire » affirme l’un des personnages. Peut-on faire confiance à une carte pour raconter le monde ?

F. S. Non, bien sûr. La carte traduit son époque, un regard. Il faut s’en méfier, l’apprécier pour ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. Il faut apprendre à la décrypter. Je reste toujours fasciné devant une carte, elle ne parle pas seulement du pays mais aussi de la personne qui en est à l’origine et de la culture qui l’entoure. J’ai des tas de livres sur les cartes. La carte a un côté fractal qui renvoie à plein de choses. Aujourd’hui, il y a un basculement vers une carte technique, qui ne revendique plus aucun regard, une carte qui se voudrait objective. Or ce qui nous intéresse c’est l’interprétation.

Il y a un risque à représenter le monde en aplat. Nous avons envie de représenter le monde d’aujourd’hui mais pas dans tous ses détails. Nous avons besoin de placer des filtres, comme le fait par exemple David Lynch dans ses films.

 

Une autre frontière présente dans le livre est celle du corps.

F. S. Le corps de la femme est pour Roland un territoire fantasmatique. Le jeune homme va dresser une cartographie du corps de la femme. Au moment où il projette son rôle dans la société, il découvre ce monde inconnu qu’est le corps. Nous allons encore développer cette dimension dans le second chapitre. Nous trouvons intéressant de travailler des scènes sensuelles quand elles ont du sens.

Comment rendre la sensualité, la matière, la vie des corps ?

F. S. Ce matin j’étais à ma table de dessin, c’était à la fois une torture et un plaisir. C’est tellement dur de rendre un personnage vivant. Quand vous dessinez un gros, il faut devenir gros. Je regarde beaucoup de photos, de croquis, j’observe beaucoup. Les gens croient que je passe mon temps à dessiner l’architecture mais je m’intéresse surtout à la situation du corps dans l’espace. La bande dessinée, c’est l’espace - l’espace de la case, de la planche. Dessiner l’architecture pour l’architecture ne m’intéresse pas. Ces derniers temps, j’ai passé beaucoup de temps sur les pierres. Comment rendre leur matière ? Pour cet album, je voulais un monde crayeux et sablonneux, donner du grain, de la lumière. J’essaye de faire en sorte que chaque livre ait une identité propre.

 

Dans le Centre de Cartographie, la ségrégation sexuelle est criante. Les femmes sont là pour l’amusement des hommes et n’ont pas le droit de sortir.

F. S. Le Centre est un monde clos, un microcosme, presque une prison.

B. P. Le premier tome est un huis-clos. Nous aimons semer des indices, des petits signes qui suggèrent un monde, nous aimons laisser des portes ouvertes.

Le parallèle entre ce qui est inscrit dans le corps et ce qui est inscrit dans la société, la force du pouvoir sur les corps sont autant de thèmes développés par Michel Foucault. Foucault est-il issu des Cités obscures ?

B. P. Je n’en avais pas conscience, mais c’est sans doute le cas. Beaucoup de thèmes développés ici sont en effet inscrits chez Foucault. Tant qu’à jouer de l’érudition, on notera que le premier article de Gilles Deleuze consacré à Michel Foucault était intitulé « un nouveau cartographe »… (NDLR : Article paru dans Critique n°343, décembre 1975 et repris dans Foucault).

 

Votre univers est extrêmement présent sur l’internet à travers le site officiel mais aussi à travers des sites de fans. Dans certains forums on peut lire des débats à propos de la cohérence entre tel et tel aspect des albums. Parfois on y prétend que les auteurs ne savent pas ce qu’ils font ! En quoi cela influe-t-il sur votre travail ?

F. S. Ce sont des querelles amusantes qui sont aussi un peu mortifères.

B. P. Nous nous tenons à distance de ces sites. Ce phénomène est très sympathique, il crée un réseau dans le réseau et réintroduit de la fiction dans la toile. Notre site, Urbicande, crée des surprises, des accidents, il y a même une fonction aléatoire ! Mais nous évitons de nous plonger dans les forums de passionnés. Les collectionneurs sont toujours très inquiétants.

 

François, vous avez reçu le Prix d’Angoulême, ce qui est une vraie consécration pour un auteur de bande dessinée. Vos impressions ?

F. S. Dans le premier quart d’heure j’ai ressenti de la joie. Mais ça s’est vite transformé en inquiétude : je suis chargé d’organiser le prochain festival. Autant dire qu’on nous attend au tournant. J’aimerais organiser un festival très international, ce qui se traduira dans la sélection des membres du jury mais aussi dans la présence des auteurs. On aimerait bien aussi que ceux-ci parlent autrement de leur travail, en le montrant.

 

Quel serait votre définition du mot « interdit » ?

B. P. C’est un mot assez beau, finalement assez proche de la BD. La bande dessinée est un art de l’entre-image mais aussi de l’entre-dit, c’est ce qui s’insinue entre les choses. La BD serait un art de l’entre-deux, c’est peut-être pour cela qu’elle dérange parfois.

F. S. Quand j’étais jeune, la BD était interdite pour moi. Mon père ne voulait pas que j’en lise. Il trouvait vraiment que c’était un art bâtard. Pour lui, il aurait mieux valu que je m’intéresse à l’architecture et à la peinture qui sont des arts nobles. Il s’est résigné par la suite…

B. P. … Mais je crois qu’il n’a jamais vraiment été convaincu !

F. S. Donc pour moi, l’interdit c’est le désir.

B. P. Aujourd’hui les BD ne sont plus interdites !

F. S. C’est bien dommage !