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Elzbieta : "Chaque âge de la vie a ses livres importants" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
09-12-2014

Elzbieta est l’auteure de livres pour enfants superbes et émouvants, dont elle signe textes et dessins. Elle a également publié, à destination des adultes, L’Enfance de l’art, dans lequel elle raconte son extraordinaire vie d’artiste. Dans cet entretien, les réponses d’Elzbieta sont autant de petites histoires. Vous croyez être dans un café parisien, vous êtes déjà en partance pour l’Angleterre, la Suède ou la Pologne… Réédition d'un entretien paru en août 2001 sur L'Interdit.

 

Image Dans L’Enfance de l’art, vous écrivez : « Un pacte tacite me lie à l’enfant ». Quelle est la nature de ce pacte ?

 

Je prends au sérieux mes lecteurs-enfants, je les respecte. Je refuse de faire semblant de me mettre à leur niveau. En réalité, je trouve les enfants beaucoup plus intéressants et plus riches que nous. Je m’adresse réellement à eux, je ne triche pas, je n’écris rien qui soit nunuche. Les enfants ne sont pas nunuches !

 

Alors comment expliquer qu’ils aient lu pendant si longtemps les séries de Martine ou de Oui oui, pourtant atrocement nunuches ?

 

Dans un conte que j’aime bien, un jeune professeur de dessin par correspondance demande à ses élèves de citer les peintres qu’ils aiment. Un de ses élèves, qui est boucher, lui répond qu’il aime Rembrandt et Walt Disney... Même les choses nulles, les enfants les vivent avec beaucoup plus d’intensité que nous.

 

Quand j’étais en pensionnat dans un couvent anglais, je lisais Enyd Blyton, parce qu’on nous interdisait de lire ses livres. Alors évidemment on lisait tous ça pendant les vacances. Dernièrement, j’ai retrouvé un Club des Cinq chez un bouquiniste : je l’ai acheté, je l’ai lu. C’est nul. Mais il y a des souterrains, tous les ingrédients de l’aventure sont là... A la fin, ce sont quand même les enfants qui triomphent.

 

Parmi les livres pour enfants, il y a une énorme production de loisir sans grand intérêt ou sans intérêt du tout... Mais je pense que ce n’est pas la même chose que de lire des conneries quand on est adulte : un enfant en retire toujours quelque chose.

 

Dans Flonflon et Musette, vous racontez la dureté de la guerre. A partir de quel âge peut-on lire ce livre à un enfant ?

 

C’est difficile de répondre. Quand j’ai commencé à écrire, je pensais m’adresser aux enfants de six ans... Et je découvre que j’ai des fans de deux ans et demi ! Il y a deux livres de moi qui pose ce problème, Flonflon et Musette, sur la guerre, et Petit gris, qui évoque la pauvreté.

 

J’ai écrit Petit gris après avoir vu une scène de rue entre un enfant et un sans-logis. Il y avait un SDF assis par terre, une famille est passé devant, le papa, la maman et un enfant de 3 ans½-4 ans. L’enfant était à la hauteur du type à terre : ils se sont fait des petits signes d’amitié. Les parents ne se sont rendus compte de rien. Pourtant, le petit garçon s’est retourné plusieurs fois pour faire d’autres signes de la main. Quand j’ai vu ça, je me suis dit : pourquoi ne pas lui parler de ce qu’il voit mieux que les adultes ? Pourquoi faire semblant ? On ne va pas lui dire que ce sans-logis aime s’asseoir par terre, c’est ridicule.

 

Image Les enfants sont confrontés comme nous au crime, à la méchanceté, à la mort. Mon dernier livre, le pire de tous, parle de la mort. Il y a peu, j’ai retrouvé une comptine anglaise, "Cock Robin". Celle-ci dit que Cock Robin a été tué avec un fusil. Et que chaque animal prend part, à tour de rôle, au rituel de mort. Cette comptine doit dater du début du XIXème siècle. J’ai trouvé extraordinaire qu’à l’époque on pouvait parler de la mort aux enfants alors qu’aujourd’hui, quand quelqu’un meurt, on le fout dans une boîte et on refuse d’en parler.

 

Donc j’ai écrit un petit livre librement inspiré de Cock Robin, qui s’intitule Petit lapin Hoplà. Il vient de sortir, je ne sais pas comment il sera reçu. Des amis m’ont dit qu’il était réconfortant...

 

Vos lecteurs vous écrivent-ils ?

 

Dernièrement, j’ai reçu une lettre qui me demande : « Avez-vous connu Flonflon et Musette ou Petit gris ? Les voyez-vous encore ? Sont-ils heureux maintenant ? » Je leur ai répondu que oui, que ça s’était arrangé pour eux.

 

Que pensez-vous de la catégorie « livre pour enfants » ? Ne peut-on se contenter du mot « livre » ?

 

On n’écrit pas pour un enfant comme pour un adulte. Il faut travailler beaucoup plus l’écriture. Il y a des contraintes particulières : il faut respecter une progression. A chaque fois qu’il tourne une page, l’enfant doit découvrir une chose nouvelle et avoir envie de continuer la lecture. Un livre pour enfants ressemble beaucoup à un poème ou à un vers en alexandrin : il y a une structure, avec une césure, une longueur définie.

 

Les livres pour enfants travaillent beaucoup la relation entre l’image et le texte. C’est pour cela que beaucoup d’adultes sont fanas de livres pour enfants. Je me souviens d’une femme qui m’a confié, dans un salon du livre, qu’elle ne pouvait lire que deux types de livres : des livres pour enfants ou des magazines…

 

N’avez-vous pas envie de casser le format du livre pour enfants ?

 

Je viens de réaliser un livre pour les tous petits qui compte cent pages, avec beaucoup d’images et des textes très brefs. C’était une demande d’un éditeur. Peut-être que c’est une chose à faire plus souvent... Le succès d’Harry Potter me fait réfléchir : ces livres sont lus, malgré leur épaisseur, par les mêmes enfants dont on dit qu’ils sont incapables d’attention.

 

Quels sont les livres qui ont compté dans votre vie ?

 

Chaque âge de ma vie a ses livres importants. Lorsque j’étais enfant, j’aimais les livres anglais pour enfants. C’est là que s’est affirmé mon goût pour la lecture. J’aime beaucoup la langue anglaise : il y a dans l’anglais quelque chose de familier et de chaud qu’on obtient difficilement avec le français. Quand j’étais petite je trouvais que l’anglais était une langue pour grandes personnes... Je trouve d’ailleurs toujours ça vrai ! Je lisais beaucoup de livres pour les plus petits que moi, pas par infantilisme, mais parce qu’à cette époque-là je voulais déjà écrire des livres pour les enfants. Je me souviens d’un livre de contes russes, que j’avais vers 12-13 ans, il était traduit par un anglais : Old Peter’s russian tales, de Arthur Ransom. J’ai toujours ce livre qui est relié et toilé. J’aimais aussi beaucoup les livres d’aventures, de pirates...

 

Un de mes livres préférés depuis toujours, c’est Le Vent dans les saules. Il y a aussi Les Histoires comme ça, de Kipling : c’est tout à fait extravagant, extrêmement original. Dans mon livre, il y avait les illustrations d’origine de Kipling, qui ont malheureusement disparues de la version française, remplacées par des images très sophistiquées. Kipling commentait ses propres illustrations, avec ce côté pince-sans rire très anglais : il racontait ce qu’on voyait sur l’image, mais aussi ce qui était caché derrière l’arbre qu’on voyait. Le tout écrit dans un style très rythmé, bizarre.

 

Image Qu’avez-vous lu à l’adolescence, qui vous a marqué ?

 

Je lisais beaucoup d’écrivains anglais. Et Colette, évidemment, tout Colette... J’ai aussi lu, beaucoup lu, des auteurs suédois. Comme Gösta Berling, de Selma Lagerlöf : c’est l’histoire, difficile à résumer, d’un pasteur dévoyé. C’est très romantique. Une des choses qui m’a toujours passionnée dans les livres, c’est imaginer des lieux que je ne connais pas. J’ai lu aussi les livres d’Axel Munthe, un autre auteur suédois. C’est un personnage très bizarre, qui a fait ses études en France avec Charcot. Il a découvert comment Charcot bidonnait l’hystérie. Il a même essayé, en vain, de sauver certaines patientes. Puis il s’est installé à Paris comme médecin mondain. Mais un beau jour il a tout laissé tomber, il est parti à Naples, où il y avait une terrible épidémie. Il y a écrit Le livre de Sam Michele : c’est un récit un peu mièvre, mais pittoresque, passionnant, extraordinaire. Il raconte par exemple à quoi ressemblait le quartier Montparnasse à la fin du XIXème siècle, quand c’était le fief des Italiens pauvres. Il a eu ensuite une passion pour un endroit, sur l’île de Capri : il y a installé un domaine.

 

Quel est aujourd’hui votre livre de chevet ?

 

Il y a deux livres que je relis toujours. Le Journal de Gombrowicz, en plusieurs volumes. Et un livre méconnu en France, qui n’a été traduit qu’une seule fois, et en plus très mal. C’est Le dit de Genji, le titre en anglais c’est The tale of Genji. Ecrit par une femme japonaise aux Xème et XIème siècle, c’est un long livre d’une beauté extraordinaire qui décrit une société inconnue de nous, à l’esthétique incomparable. Il raconte les aventures amoureuses du prince Genji. Je l’ai découvert par hasard en 1969, grâce à une chronique de Claude Roy dans Le Nouvel Observateur, qui recommandait de ne pas le lire en version française. Je me suis donné un mal fou pour trouver ce livre en Angleterre. J’en garde une reconnaissance à vie pour Claude Roy. La traduction en anglais est merveilleuse : elle est signée Arthur Waley. D’ailleurs je me suis passionnée pour ce traducteur orientaliste, qui est écrivain lui-même.

 

Et pourquoi Gombrowicz ?

 

Gombrowicz est un Polonais qui a eu une histoire étonnante. Il a publié avant guerre un livre, Ferdydurke. Le titre est intraduisible : ce nom est une contraction, un polonisme, un mot qui n’a de signification qu’en lui-même. C’est assez difficile à lire, mais quand même très extraordinaire. C’est impossible à résumer, c’est l’illustration d’un concept. Cette publication a eu un effet ravageur en Pologne : ça a beaucoup choqué son milieu, Gombrowicz a été pris pour un fou.

 

Peu après, il est monté à bord d’un paquebot qui allait en Amérique latine. Or, pendant qu’il naviguait, l’Allemagne a envahi la Pologne. Il a choisi de rester en Argentine plutôt que de s’engager dans l’armée, à mon avis, il a bien fait, il était asthmatique au dernier degré. Il est descendu du bateau sans un rond. Alors qu’il était issu de la noblesse, il a vécu 23 ans en Argentine dans des conditions extrêmement difficiles. Ce n’est pas rien, si l’on sait que les Polonais forment le peuple le plus snob du monde ! Gombrowicz raconte par exemple qu’il s’est retrouvé à suivre un enterrement pour pouvoir ensuite participer au repas.

 

Finalement, il s’est débrouillé. Il a commencé à publier son journal dans une revue parisienne de très haut niveau, Kultura, à travers l’océan. Ce Journal est une œuvre majeure, lue par toute l’émigration polonaise. Ce livre me touche directement parce qu’il a été très libérateur pour moi : il m’a aidé à me détacher de la mentalité des migrants polonais sans culpabilité.

 

Les livres que vous lisez vous influencent-ils dans votre travail ?

 

Je lis beaucoup pour mon travail. Hier soir, j’ai lu très tard, à en avoir mal aux yeux, Le guide du naturaliste du midi de la France. J’aime les livres de ce genre, les livres de recettes, les guides sur les oiseaux d’Europe ou sur les teintures végétales. C’est rempli de choses passionnantes.

 

Plutôt que de lire les grands classiques, je lis beaucoup de mauvaise littérature. Par exemple je lis les magazines des familles du XIXème siècle, qui sont remplis de choses absurdes. En réalité, ils m’apprennent beaucoup plus que Madame Bovary... Je sais des choses étonnantes sur le XIXème siècle !

 

Vous en servez-vous pour rendre vos dessins plus fidèles à la réalité ?

 

Non, ces livres excitent mon imagination. Ce sont des mots, des idées qui me viennent... En lisant l’ouvrage sur les teintures végétales, j’ai appris par exemple que jusque dans les années 1890 on teignait des tissus dans le midi avec une fleur particulière. Une fois teints, ces tissus sont suspendus au-dessus d’un tas de fumier de ferme. Avec les vapeurs d’ammoniac dégagées par le fumier, les bandes de tissus viraient au bleu. Les tissus étaient ensuite envoyés en Hollande, où ils servaient à emballer des fromages hollandais. Par l’effet d’une réaction chimique, ils devenaient rouges ! J’aime beaucoup imaginer comment ce processus a pu s’organiser à travers les pays, malgré les langues différentes. – N’est-ce pas une histoire incroyable ?

 

Propos recueillis par Sylvain Marcelli




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