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Daniel Darc, la révolution permanente Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Alias   
15-12-2000
Index de l'article
Daniel Darc, la révolution permanente
Le feu follet
Confidences
Nijinski
Darc is back
Les curiosités
Qu'est-ce qui m'intéresse en Daniel ? Ses incertitudes. Ses ruades. Qui l'ont débarrassé de tous les brancards. Ce mélange quasi unique de force et de faiblesse. Et que toujours, malgré, pourtant, il continue à chercher, à se chercher, quand d'autres ont depuis longtemps les pieds au chaud dans les pantoufles de leur personnage immuable.

 

Image

Daniel Darc, photo : Emmanuel Bacquet, 2004

 

Daniel Rozoum naît le 20 mai 1959 à Paris sous le signe du taureau. Le même jour, sous le ciel de Manchester, le petit Morrissey voit le jour. Daniel est un mi-goy : juif par son père, catholique par sa mère. Au long de sa vie, il oscillera souvent entre la croix au cou et les déclarations en hébreu, comme entre l'influence divine et la magie noire, d'une déclaration fracassante à son contraire tout aussi péremptoire. Jamais l'expression "écorché vif" ne concernera mieux quiconque que cet éternel adolescent qui n'en finit pas d'être en crise.

Sexuellement, bien sûr, il se revendique homosexuel avec la même fougue farouche qu'il emploie pour affirmer aimer les filles. Et de toutes façons, les deux sont vrais, notre héros saute sur tout ce qui bouge et emballe tout le monde de son charisme irrésistible, même et surtout celles et ceux qui le prennent pour une vraie tête à claques. Il dit tout naturellement "Je suis simplement tombé amoureux de garçons comme je suis tombé amoureux de filles, et ces garçons j'ai fait l'amour avec eux comme j'ai fait l'amour avec des filles, parce que je les aimais. La bisexualité n'a rien de choquant. Pourquoi se priver de la moitié du monde ?" (Domina, n° 10, novembre 1989).

Au lycée, il se lie avec un bel Afghan taciturne, Mirwaïs Ahmadzaï, qui lui demande s'il connaît un chanteur pour le groupe qu'il voudrait former. Et Daniel, bien sûr, de répondre "Oui, moi". Laurent Biehler dit Sinclair aux claviers, Pierre Wolfsohn à la batterie et un bassiste plus qu'éphémère, forment Taxi-Girl, autour de Mirwaïs à la guitare et Daniel devenu Darc au chant. Cadeau empoisonné : un bidouilleur aussi jeune qu'eux, au culot monstre et publicitaire dans l'âme, l'incroyable Alexis, sera leur manager, correspondant trait pour trait à ce qu'était alors Malcolm McLaren aux Sex Pistols. D'ailleurs nous sommes tout près des années punk et Daniel y croit encore, même quand la mode  en arrive aux "garçons modernes". Le temps passant, il accusera les autres de le maintenir dans le soft et le clean, alors qu'il ne rêve que d'incarner le héros rock mythique, défoncé, bourré, ne tenant pas debout et crachant dans son micro.

 

Chanter en pissant le sang

Le 10 décembre 1979, le public lui semble rester hermétique à sa prestation scénique. Daniel entre alors dans la légende en se tailladant méthodiquement l'avant-bras, continuant de chanter en pissant le sang crânement. Il voulait forcer l'indifférence, c'est réussi. Mais dès lors une grosse partie de son public ne recherchera plus en lui que le scandale, la tendance macabre, le spectacle et la révolte que l'on aime tant vivre par procuration. Et commence cette longue histoire d'amour glauque avec des fans inconditionnels qui lui excuseront tout, disques ou concerts au talent sous-exploité, pourvu qu'il leur donne leur frisson d'autodestruction en direct.

Et comme Daniel est timide, influençable, et surtout d'une sensibilité exacerbée, il ne cessera que rarement de se complaire dans ce rôle de beau héros incompris qui lui va si bien. Sur scène, en tous cas, parce qu'en studio se concoctent des disques bien propres. (Même si souvent la musique guillerette fait passer les morceaux pour de la variété gentille, alors que les paroles sont d'une noirceur et d'une violence rarement égalées; "Jardin Chinois", par exemple, est d'un abord charmant, mais en prêtant l'oreille on entend : "Je te tuerai, je te tuerai lentement, le temps est si long, pourquoi nous presser, ton corps est si doux à déchirer...."). En fait les disques, beaucoup trop léchés, gomment la spontanéité et l'émotion qui passaient dans les premières versions, non retenues, et qu'il faut rechercher dans les lives du groupe ou sur des rééditions posthumes, une fois le groupe devenu mythique. Par exemple sur la compilation Skydog Les 30 plus grands succès du punk.

Une étape est franchie quand survient la collaboration avec les Stranglers pour le premier véritable album de Taxi-Girl et la tournée anglaise qui s'en suivit. Beaucoup de choses lient Daniel et Jean-Jacques Burnel, tous deux passionnés d'occultisme, pour le meilleur et surtout pour le pire (de celui sur-représenté dans l'album Seppuku, catalogue de vierges rouges, de sacrifices humains, de meurtres de la tribu Manson, etc...), d'arts martiaux, de samouraïs et de leur suicide rituel, le seppuku qui donnera son nom à l'album.  Ils partagent goûts musicaux et littéraires et vouent le même respect à la dernière personne à avoir pratiqué le seppuku, l'écrivain japonais Mishima Yukio, qui avant de mourir rituellement avec son amant en 1970 avait écrit cette fin à un roman : "D'un coup puissant du bras, il plongea le couteau dans l'estomac. A l'instant où la lame tranchait dans les chairs, le disque éclatant du soleil qui montait explosa derrière ses paupières."

Seppuku, l'album, c'est aussi l'apparition de Viviane Vog. C'est une chanson du disque, c'est aussi un pseudonyme que Daniel prendra longtemps à son compte, après l'avoir confié puis repris à un ami qui n'avait pas osé s'en servir.

Puis Daniel finit par se faire peur, et à avoir peur de l'influence qu'il exerce sur autrui. Il va passer près de dix ans sans chanter un seul titre de Seppuku et évite même d'en parler en interview. Daniel doute. Sa face noire est parfois bien pesante et il cherche régulièrement à se réfugier dans l'amour, la religion, le constructif. De la même façon qu'il tente mille fois de décrocher de la drogue. "Vieux démons", encore une expression toute faite qu'on croirait inventée pour lui.

 

Déjà parti

D'hémorragie en hémorragie, le groupe finit exsangue. La drogue a tué Pierre Wolfsohn, le batteur, les luttes de pouvoir chassent Laurent en 1983, juste avant la sortie du mini-album Cette fille est une erreur. Le couple terrible Mirwaïs-Daniel reste seul en lice. Du départ de Laurent, Daniel donne différentes versions : tantôt c'est "On a toujours été deux, y avait des gens autour de nous qu'étaient complètement inutiles, pis on avait plus les moyens de les entretenir" (TF1, Côte d'amour, 3 février 85), tantôt c'est un "On t'embrasse, Laurent" bouleversé, au bord des larmes, message jeté d'une radio locale qui ne peut guère atteindre son destinataire (Fréquence Nord, 9 mai 86).

En 1984, Les Enfants du rock sur France 2 leur consacrent une émission spéciale. C'est un joyau. Daniel et Mirwaïs y parlent plus qu'ils ne jouent, de Burroughs, de Rimbaud, de Jerry Rubin, de Dylan. En arrière-plan, un écran de cinéma où passe uns scène de Querelle  de Fassbinder. En comparaison avec tous ces groupes se déclarant vaniteusement dénués de toute influence (comme si la chose était possible), Taxi-Girl se démarque par sa fébrilité à citer le plus de choses et de gens possibles en un temps donné, profitant de chaque occasion pour faire généreusement découvrir tout de qui leur importe, au lieu d'en rester au narcissique "regardez-moi".

En 85, quand Taxi-Girl donne ses derniers concerts, la décision de se séparer est déjà intervenue. Daniel est "Déjà parti". Le voilà totalement libre, seul responsable de ce qu'il sort. Pourtant rien ne change vraiment : ses concerts, même imparfaits, sonnent toujours infiniment plus que ses disques, même parfaits. L'album avec Bill Pritchard est merveilleux, mais Sous influence divine est à mon sens sans aucun intérêt pour quelqu'un qui apprécie Daniel Darc, dans la mesure où on ne l'y retrouve pas, où l'on pourrait tout aussi bien croire que l'on écoute quelqu'un d'autre.

C'est loin d'être le cas avec Nijinski. S'il ne fait pas oublier les versions sauvages et brûlantes des concerts de, par exemple, 1990, il offre l'immense joie d'écouter Daniel, de le retrouver, d'avoir des textes, des émotions et certaines chansons qui donnent envie d'être passées tout le temps. Daniel y est aussi un peu plus serein sans se forcer, il semble s'accepter et s'y excuse une bonne fois pour toutes d'être comme il est : invivable. "Prenez-le comme il est" et surtout comme vous pouvez quand vous pouvez. Craignez surtout ses déclarations d'amour, il est probable qu'il prépare en même temps sa fuite par la fenêtre des chiottes. N'interrompez pas son débit, même s'il va deux mille fois trop vite et frise la pâmoison, il n'y reviendrait pas. Il est déjà parti. Et s'il vous agace de longues minutes, pensez que vous ne retiendrez que ces flashs immortels où il vous aura bouleversés.

Alias