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Christian Roux, noir regard, entre polar et guitare Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sylvain Marcelli   
15-10-2007

Les chansons de Christian Roux ne se contentent pas de regarder la vie de loin, avec ce regard narquois qui a fait le succès de la scène Delerm and Cie. Elles s'y attaquent à mains nues, racontant crûment les grands espoirs et les petites défaites. Les regrets, les fantasmes. Les oublis, les envies. L'amour, l'amertume. Entretien fleuve (noir).

 

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C'est une rencontre née d'un quiproquo. Parcourant, l'année dernière, les allées du Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale, organisé chaque 1er mai à Arras, je me suis arrêté devant la table de Christian Roux. Ce type m'intriguait, car nous avons à la maison deux de ses livres pour la jeunesse. L'un d'eux, tout en image et sans aucun texte, n'est pas facile à raconter : "Miam" raconte comment une bête plus grosse que vous risque un jour de vous bouffer. Une philosophie de la vie aussi réaliste que terrifiante.
Mais Christian Roux n'était pas Christian Roux. Ou plutôt, j'avais affaire à un homonyme. Ce qui est étonnant, sachant que, pour l'un des deux, Christian Roux est un pseudonyme. "Chaque fois que je fais un salon du Livre, les organisateurs commandent, en plus de mes bouquins, ceux de Christian Roux", m'explique, avec un petit sourire mi-figue mi-raisin, Christian Roux. Vous suivez toujours ?
Forcément, je me suis intéressé à ce qu'écrivait le Christian Roux que j'avais en face de moi. Je suis donc reparti d'Arras sans savoir comment raconter "Miam" à mon fils mais en ayant dans mon sac "Les Ombres mortes", un polar paru en 2005 chez Rivages/Noir. "Une histoire sans dessin (!) mais aux sombres desseins", avait écrit son auteur, dans la dédicace, amusé du malentendu.
"Les Ombres mortes" est un roman à la Manchette : une sombre histoire personnelle qui vire au débat politique… Marquant récit d'une double amnésie. Encore une tromperie sur un nom. "On m'appelait Geoffrey Martin depuis que, huit ans auparavant, par un beau et frais jour d'avril, on avait extirpé mon corps d'un monceau de ferraille encastré dans un arbre. On a dit que j'avais beaucoup de chance de m'en sortir non seulement vivant mais en plus entier. Ce n'était qu'en partie vrai. Il y avait tout de même une chose que j'avais perdue, probablement fichée dans le recoin d'une taule déchiquetée, peut-être même lacérée par elle avant de finir compressée dans un cube de métal : ma mémoire. Et avec elle, mon nom." Je vous conseille de lire la suite sans tarder…

L'auteur des "Ombres mortes" n'écrit donc pas de livres pour la jeunesse. Pourtant, il n'hésite pas à investir d'autres champs. Je viens de recevoir "Défardé", son premier disque. Je l'écoute souvent. Ces chansons ne se contentent pas de regarder la vie de loin, avec ce regard narquois qui a fait le succès de la scène Delerm and Cie. Elles s'y attaquent à mains nues, racontant crûment les grands espoirs et les petites défaites. Les regrets, les fantasmes. Les oublis, les envies. L'amour, l'amertume. "J'aurais tant aimé connaître ce monde […] Les mots simples un jour auront bien le temps d'être dits/Quel ennui de n'être pas deux." Et : "Qu'est-ce qui aurait pu nous faire croire […] qu'un jour on aurait une mémoire/pour se souvenir de ce qu'on n'a/jamais été capable d'être".
En dépit de la noirceur du propos, explorant les dessous de notre société friquée, on se prend à fredonner ces chansons en toute occasion : Christian Roux n'est pas seulement bon écrivain, il est aussi bon musicien. Et le groupe qui l'entoure donne toute leur ampleur à ses compositions. Les duos avec Nicole Champenois rythment l'album avec pertinence. Autoproduit, "Défardé" est désormais disponible partout.


Vous avez été, à en croire votre biographie, tour à tour instituteur, berger, employé de librairie, caissier, magasinier, coursier, déménageur de décor, machiniste constructeur, pianiste de bar, peintre en bâtiment. Aujourd'hui musicien et auteur de polars : Christian Roux a-t-il le droit de vivre plus de vies que le commun des mortels ? Pourquoi cette accumulation d'expériences ?
Tout le monde a le droit de vivre plusieurs vies et tout le monde devrait, ça foutrait un joli bordel dans cette société si merveilleusement organisée pour que nous ne passions notre temps qu'à faire une chose et une seule, sous toutes les formes possibles et imaginables : consommer... D'ailleurs la formulation n'est pas tout à fait juste : il s'agit de profiter des multiples facettes que la vie peut offrir et non de vivre plusieurs vies. N'est pas chat qui veut ! Mais soyons sérieux. Cette multiplicité n'était pas vraiment choisie et n'avait au départ rien de poétique. J'ai simplement dû faire plusieurs boulots alimentaires et quand j'en avais assez, quand j'avais mis un peu d'argent de côté ou quand j'avais l'impression d'avoir des choses plus importantes à faire (comme monter un spectacle), je démissionnais et reprenais un autre boulot plus tard... Je ne suis pas sûr que j'aurais pu prendre ce type de risque aujourd'hui.

 

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Votre travail touche à la littérature, au cinéma, à la danse, au théâtre : quelle est la cohérence entre ces activités artistiques ? Est-ce une manière de dire, de manière différente, les mêmes choses ? Ou des chantiers de création distincts ?
Ce sont plutôt des chantiers de créations distincts. Plusieurs fois on m'a fait remarquer qu'il n'y avait pas une seule note de musique dans mes deux premiers romans. Pour le reste... Une fois de plus, la vie et les rencontres s'en sont mêlées. Longtemps j'ai pensé que je ne pouvais pas faire de la musique, m'épuiser dans des boulots alimentaires et écrire. Et puis j'ai fini par comprendre que j'avais besoin d'un peu tout ça (pas les boulots alimentaires, on s'en passe très bien). L'écriture est solitaire. Le théâtre et la danse fonctionnent sur la mise en commun de divers artisanats et m'oblige à écouter l'autre, répondre à sa demande. La chanson est une création personnelle mais qui a besoin des autres comme vecteurs. Le cinéma est du même ordre que le théâtre, même si les enjeux de création et les techniques sont totalement opposés. Hélas, tous ces milieux sont très refermés sur leurs habitudes, leurs manies, leurs codes, et se sclérosent tous autant les uns que les autres. Passer de l'un à l'autre permet d'éviter de trop subir ces enfermements un peu mortifères à la longue. Evidemment, ce passage d'une expression à l'autre n'a été possible que parce que j'ai eu la chance d'apprendre à jouer du piano et que j'ai continué de le travailler. C'est pour ça que tout le monde devrait pouvoir accéder à l'apprentissage d'un art, quel qu'il soit, même si cet apprentissage demande du temps, de l'argent et du travail. Notre société devrait au moins offrir le temps et l'argent. Donner à ceux qui naissent aujourd'hui les moyens d'imaginer un autre monde.

Pourquoi avoir choisi la forme du polar dans l'écriture ? D'ailleurs, polar ou roman noir ? Et pourquoi pas, roman tout court ?
Plutôt roman noir, c'est à dire roman social, roman qui raconte l'histoire de personnages ancrés dans la réalité contemporaine et qui doivent d'une manière ou d'une autre se battre pour leur survie. Il se trouve qu'en France, on range ce genre de roman dans la catégorie polar. Ça ne me gêne pas plus que ça, et je préfère même me trouver là que dans la catégorie des dénoueurs de boyaux intérieurs, mais je ne me sens aucune affinité avec les cékikatuépourquoikancoman. Le style est très important pour moi. Beaucoup de choses passent par la phrase, son rythme, sa musicalité (et là, tout se retrouve peut-être). Pour autant, je ne sacrifierai pas l'histoire ou la cohérence intérieure d'un roman - ce grand mystère qui fait qu'un roman est réellement vivant et qu'on peut sentir son coeur battre dans nos mains - à une belle phrase.

Le disque s'inscrit dans la tradition d'une chanson d'auteur forte, sensible, engagée. Loin, bien loin, heureusement, de la mode Vincent Delerm. Avez-vous l'impression de ramer à contre-courant ? Est-il difficile de sortir ce style de musique aujourd'hui ?

J'ai plus que l'impression de ramer à contre-courant : j'ai la sensation de nager avec des moignons à la place des mains. Je voudrais redonner des poings à la chanson française alors que toute la chaîne de production a l'air de vouloir la cantonner à une chose mignonne, "espiègle" et "drôle", "festive" mais "réaliste", qui "égratigne" avec tendresse et surtout qui tourne en rond autour d'égos dont on se fout complètement ou de problèmes abordés de façon bien-pensante. Et quand il y a des paroles fortes, on les enrobe dans une musique sautillante. Exit l'émotion, ne nous laissons pas toucher par les choses, nous n'aurons pas à nous demander pourquoi nous ne nous battons pas contre elles... C'est un peu le même problème que celui qui touche un certain roman français... Une façon d'être dans le dire plutôt que dans la chair, même si là encore, j'aime peaufiner les arrangements, travailler les textes et veiller à ce que la musique et les mots s'irradient l'un l'autre.

 

Dans le livret du CD figure un portrait de groupe. Qui sont ces gens ?

Nicole Champenois, Damien Robert, Martin Denny, Nicolas Gorréguès, Laure Ricouard, Johanna Ricouard... Tous ceux qui ont sué sur le disque - et c'est vraiment le cas de le dire : on l'a enregistré en juillet dernier, à Montreuil, alors qu'il faisait entre 37 et 40 degrés dans le studio. Manque le violoncelliste, Jean-Vincent Esnault, dont les premières notes continuent de m'arracher des larmes. Nous habitons tous dans le Mantois, sauf lui, qui est du Havre, travaille, et n'a pas pu se libérer pour l'occasion... On peut tous les retrouver sur le site www.nicri.fr (sauf le violoncelliste mais ça, on va y remédier).

 

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On parle d'une adaptation de "Braquages", votre premier roman, au cinéma. C'est pour quand ? On parle aussi d'un projet avec Mathieu Demy et... Eric Cantonna. De quoi s'agit-il ?
Une option est signée. Je vais bientôt commencer à co-écrire le scénario du film avec le réalisateur, Eric Paccoud. Si tout se passe bien, on peut espérer voir le film dans deux ans. C'est la sixième fois qu'on me propose d'écrire un film sur ce livre. À chaque fois, les producteurs reculent devant l'implication politique et sociale de cette histoire "qui met en avant les vrais oubliés de nos démocraties libérales", comme dit la quatrième de couv' - que je cite parce que ce n'est pas moi qui l'ai écrite mais l'éditrice de l'édition originale du livre, Tania Capron. Aujourd'hui, on parle un peu plus des SDF mais on refuse toujours de faire le lien entre leur situation - qui peut être le lot de tout un chacun aujourd'hui - et les décisions économiques prises par ceux qui n'ont pas à les subir. Et on a toujours autant la trouille de décrire la France comme un pays de gens qui n'hésitent majoritairement pas à s'avouer un peu racistes et n'en conçoivent aucune gêne. Quant à oser épingler l'extrême droite...
Pour ce qui est du second projet, on y a travaillé avec Nicole Champenois, la chanteuse, qui est également chorégraphe. Il s'agit d'une comédie musicale de Philippe Barassat, pour qui on avait déjà travaillé sur "Les Éléphants de la planète mars" (diffusion Arte et Canal+) et "Le Nécrophile" (diffusion Arte), deux moyens métrages. Les actrices et acteurs principaux sont : Rachida Brahkni, Marilou Berry, Mathieu Demy et Eric Cantonna, J'ai composé onze chansons et la musique du film, Nicole a travaillé sur les chorégraphie et les maquettes chants... Tout ça pour pas grand chose car le film rencontre actuellement de grosses difficultés pour être achevé, même si 90% des scènes sont tournées... C'est dommage. J'aime beaucoup l'univers de Philippe, très proche de celui de Pedro Almodovar, coloré, pétillant, constamment en mouvement, aux antipodes du mien, alors que j'ai parfois l'impression que nous parlons des mêmes détresses. Mais c'est ce que j'aime dans le travail avec les autres : découvrir que d'autres univers me sont possibles.

 

Qu'auriez-vous peur d'oublier si vous deveniez amnésique, comme le personnage central des Ombres mortes ?
Qu'on est toujours le contemporain d'un génocide. En fait, j'aurais surtout peur de le comprendre une seconde fois.

 

Pour écouter la musique de Christian Roux, visitez sa page My Space ou son site .


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